Sans titre de Cohen : le dessous de l’intimité
Anastasia Patts - 12 juillet 2012



Le performeur Steven Cohen ébranle son public avec ses inclassables interventions données dans les lieux difficiles à imaginer d’être ceux pour une représentation théâtrale. Alors, le 11 juillet 2012 le public est invité dans un lieu secret et normalement caché des regards des autres : le sous-sol de la scène de la Cour d’honneur du Palais des Papes en Avignon. Des spectateurs vont porter témoignage de la naissance de la performance de Steven Cohen « Sans titre. Pour raisons légales et éthiques  ». Les réflexions de Cohen sur le journal intime d’un juif ayant vécu en France pendant la Seconde Guerre mondiale sont devenues une source de cette création. Toutefois, le thème de l’Holocauste et du racisme n’est pas trop loin du performeur même : ses grands-parents juifs ont échappé au régime nazi s’étant abrités en Afrique du Sud.

Depuis longtemps, Steven Cohen ne cesse de s’interroger sur son identité, sur les relations entre la politique actuelle et ses propres positions qui sont excessivement différentes. Il se décrit comme « un sud-africain, blanc, juif et homosexuel », ainsi il lance un défi à la société, en se présentant en tant que mélange rare de plusieurs extrêmes.

Très sensible à l’attitude des autres par rapport aux minorités, il met leurs difficultés en valeur en en parlant avec violence et avec une certaine cruauté. En attirant l’attention des spectateurs à des masses populaires, démunies et insécurisées, le performeur fait une tentative de briser une vision occidentale du capitalisme visé à l’enrichissement tout en ignorant les souffrances de la pauvreté qui reste toujours considérable. Pour cette raison il déambule déguisé en un vrai chandelier dans les banlieues des SDF de Johannesburg (sa ville natale) et il prend contact avec des gens privés de leurs habitations à cause de la destruction de ces maisons par l’ordre de la municipalité de la ville (en 2001).

En 2009 il crée « Golgotha » dans les rues de New-York, notamment sur le Wall Street. Vêtu en complet homme il marche sur les talons énormes qui représentent des crânes humains. Une métaphore provocatrice est bien lisible, ne serait-ce que le lien entre l’ambiance du quartier signifiant le pouvoir de l’argent et la marche sur les crânes la fait vigoureusement parlante. Cette performance rend hommage à son frère qui s’est suicidé à cause des problèmes financiers. De cette façon, Steven Cohen revendique la connaissance des gens en la puissance économique ravageant la vie d’un individu.

Là, sous le Palais des Papes le performeur continue à explorer sa méthode de critiquer le monde contemporain d’une manière rétrospective. Il s’adresse au journal intime d’il y a soixante-dix ans plein de desseins, de notes, de pensées, de marques de l’époque, reliant le passé et sa propre expérience d’avoir vécu dans l’apartheid, un milieu opposé à la politique de l’Afrique du Sud. Il s’est trouvé que l’état de sa famille opprimée, quittée l’Europe en quête d’une vie sereine, était devenu complètement inverse, voire oppresseur dans ce régime. Même si Steven Cohen met en valeur le thème de l’Holocauste dans son nouveau travail, ses traces ne sont perceptibles que dans certains épisodes.

Le sous-sol du Palais des Papes avec un plafond bas se remplit assez vite. On découvre étonnement un banc en pierre sortant des murs, s’étendant tout au long de trois murs qui forment une sorte de salle. Au-dessus de têtes des spectateurs passe un tuyau transparent et dans le côté jardin s’élève un système spiral des tuyaux. Le début du spectacle s’annonce par un bruit léger dans les tuyaux – ce sont des rats qui y courent, très visibles, juste à côté de nos têtes. Pour la plupart des gens les rats éveillent un sentiment de dégoût, d’horreur et de peur. Il semble que cette démarche donne un ton primordial pour toute la performance, faisant naître l’horreur qui a été une marque essentielle de la Shoah. L’attention aux rats est bientôt détournée par la projection d’une vidéo en noir et blanc sur l’écran au fond du côté cour. La même vidéo est projetée sur le sol pour les spectateurs qui se posent à gauche. Alors on voit un homme presque nu, coincé dans un petit espace d’où il essaye de sortir. Dans quelques instants Steven Cohen (qui était dans la vidéo) apparaît devant le public passant par l’ouverture d’un mur : en corset de femme, le sexe en une voile transparente, juché sur des cothurnes hauts de fer, dont les semelles sont des écrans allumés. Steven Cohen progressant lentement de cour à jardin s’évertue à faire des numéros acrobatiques pour présenter à chaque spectateur des écrans sur lesquels on distingue la lecture filmée par un inconnu du journal intime. Le spectateur devient un véritable complice du performeur, Cohen lui montrant personnellement le journal numérisé. Une sensation de répulsion se manifeste aussi, parce que on voit clairement la périnée de l’artiste, parce qu’il s’allonge sur le sol et monte ses jambes vers le spectateur. On pourrait bien dire que cela implique la répugnance comme un renforcement du sentiment provoqué par les rats.

Au cours de sa promenade lente et symbolique, on voit sur l’écran derrière lui une vidéo choquante des ébats d’une femme nue avec un serpent, accompagnés d’une musique juive. Ayant atteint le centre de la scène, ou plutôt d’un espace de représentation, l’artiste grimpe sur une élévation de pierre et met en marche une autre musique. Il prend une caméra de surveillance et la passe sur sa peau, son visage, l’enfonce dans sa bouche nous permettant de découvrir ses amygdales et les particularités de ses dents, alors que son image est projetée sur l’écran. Brusquement l’image s’entrecoupe d’une vidéo révélant les pages du journal intime, se focalisant sur des inscriptions et des petits dessins qui s’entremêlent dans un collage cinématographique avec des preuves de l’époque hitlérienne (photos, journaux, papiers officiels, passeports), de la période de l’apartheid en Afrique du Sud (les titres des journaux portant le nom de Nelson Mandela, président libérateur, photos, textes). Il se compose par le passage de la caméra sur les papiers auprès de Steven Cohen. Différents sons, multiples extraits des chansons de l’époque, françaises et juives, les discours enregistrés pendant la Seconde Guerre mondiale et surtout sur l’Holocauste suivent l’enchaînement des images. Ainsi, se dévoilent des traces diverses de l’époque mais d’une manière assez fugitive et pas très convaincante, mais évoquant une masse des allusions et souvenirs, des idées, comme si l’on retrouvait un coffre ancien gardant des objets poussiéreux étant chers à notre coeur. Apparemment, le thème de l’Holocauste est un sujet historique très délicat, assez récent qui n’est pas encore soigné par le temps. Certes, il est possible de sentir l’horreur plus perceptible en regardant des documentations sur l’époque. Steven Cohen cherche à fuir une relation directe avec les objets (qui constituent d’ailleurs une sorte de naturalisme sur scène) et à imposer une horreur d’une autre manière.

Une fois l’épisode achevé, Cohen se relève et poursuit la marche qui répète les mêmes actions : l’allongement et la montre des semelles-écrans aux spectateurs. Se lance une autre vidéo porno des amusements d’une femme avec un poisson. Une questionne émerge : faut-il chercher une symbolique éventuelle de ces épisodes qui donneraient une autre approche à analyser cette performance ou non ? Au premier abord, il paraît juste de conclure que cela n’a pour objet que de choquer le public afin de faire sortir une nouvelle bouffée d’aversion. Il vaut mieux quand même remarquer que ces vidéos ne sont pas privées d’un certain humour, aussi bien qu’une scène avec les rats : le tuyau spiral commence à s’emplir par des scintillements mobiles de petites lampes diodes qui sont attachées aux rats. Le public ne regarde plus le performeur, il se laisse charmer par le jeu d’une lumière réfléchissante dans les courbures du spiral transparent.

Steven Cohen a atteint le jardin, il s’est déchaussé, enlevant ses cothurnes pesant 7 kilos chacun, est rentré à l’ouverture dans le mur et il a abandonné les spectateurs, ainsi, on peut croire que la performance se termine d’autant plus que la fin est annoncée par l’enregistrement des applaudissements.

La figure du performeur sur ses cothurnes donnent quelques indices : au premier lieu, le rappel à la tragédie grecque qui rime avec le sujet de la performance, au deuxième, aux instruments de torture, qui nous font penser aux martyres éprouvés par les juifs dans les camps de concentration. Autrement dit, chaque dispositif dans cette performance a été appliqué pour provoquer un brin d’horreur chez le spectateur qui ne pourrait être jamais comparée avec celle qui avait été en réalité. Pourtant, Steven Cohen travaille sur l’envahissement de l’espace, ce qui permet de constater que son passage de cour à jardin constituant l’essentiel du spectacle, lui sert d’un moyen de réunir le public afin de lui faire sentir l’unité et la complicité, autant que la répugnance, en posant plus de questions que donnant des réponses. La confiance et l’intimité mises à l’épreuve ne résistent pas et finissent par se transformer en un sentiment confus et perplexe, laissant le public embarrassé et scandalisé par des images agressives.

Le jeu des concepts du privé (le journal intime, la nudité d’un corps) et du public (l’état de représentation) rend ces derniers flous, ambigus et remis en questions. La seule notion que la performance rend constante : l’histoire des oppressions et de l’extermination des peuples ne se laisse pas oubliée.



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