Le Malin Génie de McBurney : le pepper papal
Yannick Butel - 13 juillet 2012

Rarement la Cour d’Honneur du Palais des Papes aura été l’endroit, pris dans toutes ses dimensions, de l’attention d’un metteur en scène qui, en recourant à une technologie mise au service d’une œuvre, vient bouleverser l’architecture patrimoniale de cet espace si symbolique. McBurney et son Maître et Marguerite s’y livrent dans une déambulation fantastique où le roman de Boulgakov, déjà déboussolant, trouve une dimension aérienne. Après Papperlapap de Marthaler, voilà le pepper papal McBurney


Un monde rêvé

Dans la grande tradition de la parabole ou ce qu’il convient d’appeler la fable déguisée, Le Maître et Marguerite est une entreprise critique vis-à-vis d’un Petit Père des Peuples, alias Staline : fossoyeur du communisme à visage humain. Grand Liquidateur parmi les exterminateurs, le visage de Staline n’a plus besoin de « Profiler » et sa psychologie n’est rien moins qu’un concentré complexe et contradictoire : parano et mégalo. Personne n’a oublié son discours à ses « Frères et sœurs » qui, après l’invasion allemande surprise, venait se substituer au nom de "Camarades". Et pas un bolchevik de l’époque, en 1938, n’est ignorant du banquet que les vers font avec Les blouses blanches. Les camps sont bondés depuis belle lurette et le modèle soviétique sera, aux dires des historiens, celui copié par les barbares à la croix gammée. Zinoviev, Kameniev n’ont déjà plus de souci à se faire. Meyerhold va bientôt pourrir dans les géôles staliniennes et sera exécuté un 2 février 1940, moins d’un an après son arrestation. Maïakowski songe déjà au suicide. Mandelstam n’a déjà plus le choix… Et Trotsky est depuis longtemps persona non grata. Le Goulag sibérien est à la Datcha des représentants prolétariens, ce que le cimétière est à la station balnéaire.

Côté littérature, l’Union des Ecrivains veille à ce qu’une marge ne puisse pas exister. C’est le réalisme socialiste qui est à l’honneur. C’est l’agit-prop qui doit faire le bonheur. Et si quelques poètes dérapés, par la Guépéou, ils seront arrêtés. Dans les camps naissent alors des prisonniers qui apprennent par cœur les livres qu’ils ne peuvent pas écrire. Imaginons ça, ce Zek, qui est à lui seul une bibliothèque portative. Imaginons ça d’avoir de la tête et de la suite dans les idées. De mémoire et de mes jeunes années, je me souviens avoir lu, dans une veine sensiblement proche de celle du Maitre et Marguerite, les livres de Zamiatine (Nous autres) et celui de Dombrovski, La Faculté de l’inutile. Des livres et des textes où, faut-il le souligner, les fables qui s’y déployaient étaient toutes les métaphores d’un monde dont on ne pouvait parler et qu’on ne pouvait quitter. Et pour autant, un monde qu’on ne pouvait habiter.

En vain, une génération déchirée par son aspiration à la révolution, son envie d’en découdre avec l’Oncle Sam et l’impérialisme US, se retrouvaient orpheline d’un horizon quand Soljenitsyne débarqua avec son archipel. Et d’attendre de Sartre un billet d’explication qui ne viendra jamais, préférant le silence matérialiste à l’autocritique moraliste. Et de vivre en différé le désir de Pravda…

En Union des Républiques Socialistes Soviétiques, il fallait apprendre à être double, à être invisible, à être insaisissable, à se méfier des murs (Stanislavski fera du théâtre sur le toit du MHAT), à utiliser le bon vocabulaire, à parler pour ne rien dire, à dire sans penser, à penser sans s’inquiéter… Vivre en URSS, disons survivre en URSS, c’était apprendre une chose à laquelle on ne croyait pas et vivre avec comme si on en était le gardien.

En guise d’utopie, à mes frères (pardon à mes camarades), il restait le saucisson, la vodka et les champignons. "Spassiba Tovarich Staline !" Clown dans le printemps communiste. A Buda, à Prague, à Berlin… un spectre finit d’hanter l’Europe.

Et vive le Coca-Cola écrira Heiner Muller qui ne ratera pas de prévenir que cet itinéraire bis, c’était encore La Route des Chars, après celle des Flandres.

Boulgakov, dans l’invention qu’est Le Maître et Marguerite, fera la preuve d’une imagination faustienne où le pacte avec le diable relève de la grande tradition littéraire qui, d’Orphée à Shakespeare, est le lieu des bouleversements entre la vie et la mort. Dans Le Maître et Marguerite, alors, c’est un peuple de la nuit qui sort de la clandestinité sous une forme travestie. Car le travestissement est la règle pour Boulgakov qui, sous surveillance depuis les années vingt, est obligé de transposer le quotidien stalinien.

Pilate sera Staline. Marguerite l’épouse de Boulgakov. Le Maître, le poète déporté. Le lien des uns aux autres passant par le diable, le belzébuth : Woland. Le récit du Maître et Marguerite développe alors un monde fantastique où la Magie noire, à l’égale du spectre rouge, est un espace de tous les possibles inimaginables. Irrationnelles, impossibles, métaphoriques et fantastiques, merveilleux et cauchemardesques…la mutlitude des motifs du Maître et Marguerite tient de la farce, du tragique, du cabaret… sans que l’une ou l’autre de ces formes ne puissent être privilégiées.
McBurney, oh Mc, ah Burney

La mise en scène de McBurney sera, pour chacun de ces points, fidèle à l’ouvrage de Boulgakov. Et pour autant qu’il est impossible de restituer le récit, chacune des articulations du roman, sur scène, sera présentée et représentée.

Le moment du théâtre, le monde asilaire de l’hôpital qui est aussi carcéral, la rédemption d’entre les morts, l’omniprésence du chat, l’amour fou de Marguerite, le poète meurtri, le docteur en punition, le policier antique, Staline/Pilate l’endeuillé, le disparu vivant, le mutilé magique…le tout prenant forme dans les instants inattendus chez Mcburney. A l’endroit même d’un imaginaire qui, jouant des artifices les plus travaillés ou les plus simples et naïfs, s’inquiéte de donner à l’espace scénique la dimension poétique que mérite ce texte.

Alors, la légion de comédiens au service de cette œuvre est à la mesure des exigences du plateau. Alors la masse de comédiens, concentrée sur le plateau, fait entendre la partition Boulgakov.

En rang serré, au long d’un couloir de chaise ; en rang d’oignons parfois, dévolus à n’être qu’un paté de sardine dans un bus, en une queue quand ils pointent devant une guérite, en ombres chinoises derrière un paravant quand ils ne sont que les spectres d’eux-mêmes ou à comploter interminablement… tour à tour foules anonymes, prisonniers surpris, policiers d’eux-mêmes… Les comédiens, chez McBurney, ont plusieurs vies et ressemblent, in fine, à ce chat (marionnette portée) aux yeux de braise. Ils sont polymorphes, tour à tour gardes, foules anonymes, flics, menu fretins, zombies de circonstances, traîtres en incompétences, bêtes de zoo ignoré,

Et parmi tous, Josie Dexter (Marguerite) qui ressemble à une héroïne de Gatsby le Magnifique, à une Louise Brooks prête à tout, à une reine de Saba des bordels orientaux, à une poupée de bordel aux charmes dévoilés, à une jeune femme ne sachant plus à quel diable se vouer, à une Alice fragile ou quelqu’héroïne joycienne en perdition… porte haut les couleurs des voix qui traînent dans une œuvre aux motifs éclectiques. Elle n’est rien moins qu’une actrice rare qui, sur la grande scène de la cour d’Honneur, est un relief brillant qui tient tête à Woland aux dents d’argent : cette silhouette noire de Satan lequel, avec sa canne-baguette, fait tourner le monde à l’envers.

Dans l’entreprise de McBurney, tout entier à l’ouvrage sur l’œuvre de Boulgakov, c’est un monde visuel et rétinien qui prend place en face de la parole. C’est un univers de bande dessinée qui, à la manière d’Enki Bilal, s’incarne sur scène et fait du plateau un Bunker-palace, une série de vignettes et de bulles sataniques, en lieu papal, une succession de motifs daliens qui s’inventent sans discontinuer au rythme d’une folie d’images, loin des sentiers battus du champ visuel. Une toile de Francis Bacon où la déformation est reformulation. McBurney, ainsi, ne lit pas Le Maître et Marguerite, même s’il faut saluer la vitalité des comédiens qui ne manquent pas « de cran » comme de crâne. Le livre, ici, n’est pas le seul lieu du donner à entendre ou à lire. Il faut oublier les noms d’adaptation, de lecture… de fidélité à l’œuvre.

Non, bien plus que cela, ce Maître et Marguerite est avant tout, chez McBurney, un espace pictural qui renvoie à l’entretien qu’il aura eu avec l’espace littéral.

Entre l’un et l’autre, le livre de Boulgakov a généré chez McBurney, sa propre œuvre. Et ce n’est pas qu’elle soit étrangère à la première, mais elle en est l’extension inimaginable, l’empreinte imprévisible, la trace inattendue. Elle en est l’une des formes essentielles, l’une des formes vives et transgressives.

Des images resteront pour longtemps dans cette cour d’honneur transfigurée. Celle d’un Christ nu pris à Boulgakov qui deviendra chez McBurney un Saint Sébastien brisé percé de part en part par quelques traits ; celle des poètes traîtres qu’un coup de scratch vestimentaire révèle dans leur ambiguité ; celle de Staline/Pilate en veste de costume blanc comme sorti d’une fête qui permet d’y voir un « lendemain qui déchante », celles d’une Saga où la figure aérienne d’un couple amoureux se perd en univers… Celles enfin, d’une cour qui, objet d’un arsenal vidéo surpuissant, se transforme, s’agrandit, se meut en galaxie, en champ de ruines qui se fissure et s’écroule dans un amas de pierres… Cour d’Honneur et murs qui deviennent les écrans géants où sont projetés les spectres d’un XXème siècle dominé par les fascismes meurtriers. Cour mappemonde qui, sur l’emplacement de toutes les papautés, révèle que l’être de l’homme est dévolu à ne jamais faire carrière.

Ce qui descendait, dans la cour d’Honneur, n’était rien moins que la lie d’un monde et d’une planète bleue sanguinaire. Et de regarder ainsi, projeté contre le mur, les villes écrasées, un temps la terre énorme suspendue sur le plateau, les ruelles et les édifices de Moscou comme vues du hublot d’un bombardier ou d’un satellite, nous rappelant qu’à l’échelle humaine, « Nous Autres » (dirait Zamiatine) nous ne sommes toujours que des « hommes », brutaux, traîtres, vindicatifs, etc… Et aussi, toujours, amoureux, tout à la fois espérant et désespérant.

Et de voir dans le geste de McBurney ce que l’on pourrait appeler « un monde à l’envers » qui désigne tout autant un carnaval qu’un monde mort.



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