De Mitchell à McBurney : la Maitrise et le Maître
Antonin Ménard - 13 juillet 2012



De 18h à 1h00 du matin, traversée du 10 au 11 juillet 2012, en compagnie de deux metteurs en scène britanniques jouant d’inventivité et d’intelligence pour traduire chacun l’esprit d’un roman sur un plateau. Des « Anneaux de Saturne » de W.G.Sebald au gymnase Aubanel mis en scène par Katie Mitchell au « Maître et Marguerite » de M. Boulgakov dans la Cour d’honneur mis en scène par Simon McBurney, le festival d’Avignon invite à découvrir la projection sur scène de ces deux romans. Ces deux créateurs font ainsi le passage du roman à la scène impulsant un dialogue entre le présent du théâtre et l’intemporalité de l’écriture. Ces deux romans de nature et de contexte différents traversent ou se font l’écho de lieux et de temps multiples. C’est le narrateur de Sebald hospitalisé qui se souviens de sa randonnée sur la côte est de l’Angleterre. Un souvenir qui l’entraine dans un vagabondage intérieur et extérieur, évoquant les traces visibles dues aux destructions des bombardements allemands du 20ème siècle en passant par les batailles navales imaginées du 17ème, vagabondant de la dissection Adriaan Adriaanszoon rendu célèbre par Rembrant à la libération des camps de concentration. C’est chez Boulgakov, les trois narrations concomitantes et entremêlées : de Moscou des années 30 à Jérusalem de Ponce Pilate en passant par le bal organisé par Satan où Marguerite accepte d’en être la reine pour retrouver son Maître. C’est pour « le Maitre et Marguerite « , la présence du danger et du carcan staliniste persécutant les croyances et l’imaginaire.

Mitchell – Sebalb : Maitrise de la traversée

Katie Mitchell anglaise d’origine installée en Allemagne décide de mettre en scène W.G. Sebald, l’allemand ayant vécu quasiment toute sa vie en Grande-Bretagne. C’est ce roman où Sebald décrit une randonnée solitaire sur la côte anglaise que choisi Mitchell. C’est le voyage de la pensée intérieure à l’œuvre dans la marche que Mitchell met en scène. Dans le roman, il n’y a qu’un narrateur-nomade que la metteur en scène choisie d’emblée de ne représenter que par l’écriture. Ce sont en effet trois comédiens qui ne cesseront de se relayer pour porter le rythme et la voix du narrateur. Ils sont à la fois acteurs et ils participent avec d’autres à tout l’entourage sonore des descriptions de ces excursions. Le texte en allemand est dit, tandis que tout les sons de pas, de marche, de porte ouverte/fermée, de vol d’oiseau évoqués dans le récit sont exécutés en direct. Des projections sous formes de triptyque sont présents reprenant un film fait en noir et blanc à partir des paysages réellement parcouru durant sa randonnée. La voix, l’oreille et la vue du narrateur sont présentes dans ce travail et donne au spectateur l’appréhension sensitive de ce parcours. À la manière de sa mise en scène de « Kristin, Nach Fräulen Julie » [1] découverte l’an dernier dans ce même festival, Mitchell procède du déplacement pour donner à entendre et à voir, sa vision de l’œuvre. tout en maîtrise en en nuance, elle donne à entendre une autre voix. Une autre dimension apparaît dans sa mise en scène, c’est la présence muette d’un homme dans sa chambre d’hôpital. C’est l’auteur : Sebald autant témoin de la proposition artistique que du souvenir de cette aventure et ce qu’elle a engendré comme écriture. C’est le rappelle Mitchell : « la transposition présente dans le roman de l’hospitalisation de l’auteur après cette longue promenade ».

McBurney : Maître de la cour.

Seize acteurs. Seize chaises faisant face aux 2000 spectateurs de la cour d’honneur. Une simplicité au plateau que la lumière découpe en fonction des scènes interprétées. La lumière qui produit des espaces géométriques et des lignes évoque à la fois le constructivisme russe [2] et le film « hollywoodien » de Lars von Trier : Dogville qui se passe comme le texte de Boulgakov dans les années 30. Mais McBurney, le malin ne se contente pas d’utiliser le plateau. Il travaille la cour d’honneur au corps et dans sa dimension verticale. La vidéo, est très présente mais tout autant pour utiliser toute la surface du fond de scène que pour rendre la dimension fantastique du « Maître et Marguerite ». La scène du bal donne une profondeur à la cour qui la multiplie par dix. C’est la profondeur de l’espace et c’est la profondeur du texte et les allégories qu’il contient qui sont mis à jour. Tout en contextualisant l’écriture de Boulgakov : le portrait de Staline, les défilés hitlériens, projetés sur la façade, McBurney évoque aussi le XXIème siècle en utilisant les moyens techniques d’aujourd’hui. C’est un va et viens entre une mise en scène de l’espace qui deviens un terrain de jeu et une mise en espace des scènes jouées par les interprètes sobres et efficaces. Marguerite décidera de se jeter par une fenêtre et voler grâce à l’utilisation des moyens vidéo et quand elle aura retrouvée son maître dans leur appartement c’est le théâtre qui rendra la magie de la disparition de ce temps révolu. Manière pour McBurney de trouver toujours le moyen adéquat pour rendre à Boulgakov, le magique et le récit. À la façon de Boulgakov qui maille dans son roman le temps présent : les années trente et l’antiquité : le procès de Jésus, Le « Maître et Marguerite » de McBurney lie l’image vidéo spectaculaire au théâtre de tréteaux. Utilisant chaises et tables, s’appuyant sur la présence physique des acteurs, découpant l’espace pour définir la scène du jeu, se servant d’une marionnette pour Béhémoth le chat du Diable, multipliant les interprètes pour certains rôles juste en les faisant endosser le costume. Le metteur en scène s’appuie sur toutes les facettes d’un théâtre qui travaille plus sur l’imaginaire que sur un réalisme empoudré. Reconnaissant là, la formation de l’école Lecoq suivi par McBurney qui privilégie l’évocation d’un lieu par la mise en jeu du corps de l’acteur dans l’espace. Ce « Maître et Marguerite », ce conte fantastique et politique de la Russie des années 30, est loyal à Boulgakov. McBurney donne la mesure et de la cour d’honneur et du roman.

Michell et McBurney maitrisent la lecture et maître de la scène.

Des « Anneaux de Saturne » au « Maitre et Marguerite », Mitchell et Mc Burney mettent en scène deux romans fonctionnant pour chacun d ‘entre eux comme un dialogue entre la scène et l’écrit. Ce sont deux livres qui parlent de l’écriture. Sebald, qui raconte sa traversée des côtes anglaises transformées, défigurées par les bombardements allemands des deux guerres mondiales. Boulgakhov ; qui interrogent le poids de la pensée dominante sur la capacité d’écrire et d’invention. Les deux propositions dans des formes différentes mais pour autant utilisant les mêmes outils travaillent et trouvent à rendre compte de la singularité de l’écriture. Une sobriété à l’œuvre chez Sebald et le fantastique de Boulgakov. Les deux finalement renvoyant à l’histoire, celle passée ou celle à venir. Un lien personnel enfin relie ces deux propositions puisque dans l’interstice d’un passage du 10 au 11 juillet, j’ai partagé la joie de mon ami et camarade d’avoir cinquante ans en découvrant la Cour d’honneur comme jamais après avoir participer à la « Marche de Sebald ; le pas à pas de Mitchell » [3]



[2Le constructivisme est un courant artistique russe du début du XXème siècle. D’abord défini pour railler le travail de Rotchenko, il est ensuite repris par Gabo dans son manifeste réaliste de 1920 avant d’être utilisé comme titre d’un livre par Alexeï Gan publié en 1922, où il souligne que la culture Russe n’est qu’industrielle.

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