Et c’est le Crash
Anaïs Plasse - 13 juillet 2012



Avignon. 66ème édition. Salle du Gymnase du lycée Mistral. Neuf juillet 2012. Décollage prévu à dix-huit heures. Atterrissage programmé une heure et demi plus tard. Le vol durera en fin de compte une heure de moins que ce qui avait été initialement estimé par la pilote Séverine Chavrier. Architecte de l’aéroport : Vincent Gadras. Néons : Christian Dubet. Sons et bruits : Philippe Perrin. Vidéo(-surveillance) : Benoît Simon et Jules Zingg. Habillage : Laure Maheo. Copilotes, touristes, errants : Bénédicte Cerutti, Séverine Chavrier, Marta Izquierdo Muñoz, Mika Kaski, Laurent Papot et Hugo Cardinali. Instruments de travail : écrans numéro 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7..., caméra numéro 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7... appareil photographique numérique, microphones VHS, tapis roulant, espace SPA de détente, salle d’attente fumoir, bar et un piano à queue. Compagnie de voyage : Plage ultime, soit « la dernière chance », selon l’expression italienne « spiaggia ultima ».

Mise en garde

Mesdames, messieurs, votre attention s’il vous plaît.
James Graham Ballard, auteur de romans de sciences-fictions d’anticipation prête quelques fragments de trois de ses romans, Crash !, Sauvagerie et Millenium People à Séverine Chavier pour sa mise en scène de Plage Ultime. Chef de file du mouvement New Wave, J.-G. Ballard imagine des espaces futuristes, post-apocalyptiques dans lesquelles « il s’agit moins d’imaginer le futur que d’inventer le réel d’un monde de plus en plus fictif… » Personnages fantomatiques placés dans des contextes imaginés à partir de notre réalité, l’auteur évoque notre contemporanéité chaotique dans un futur proche du présent. Sur-consommation, Sur-consumation, Sur-dimension, Sur-exposition, Sur-médiatisation et Surveillance Sur-réalistes. Écriture froide, disséquant les réalités sociales et historiques, l’auteur se coupe du pathos et de l’émotion pour gagner en imaginaire et en abstraction.
Séverine Chavrier, metteur en scène fondatrice de la compagnie La Sérénade interrompue, s’inspire de l’univers littéraire de J.-B. Ballard pour sa dernière création. Musicienne avertie, diplômée d’hypokhâgne, elle s’oriente vers le jeu et la mise en scène après ses études de lettres et de philosophie. Suite une formation théâtrale au cours Florent à Paris, elle se lance dans la mise en scène, développant depuis 2003, le désir de mêler les genres artistiques. Sur le plateau de théâtre elle tend à faire côtoyer musiques live et enregistrées, vidéos, photographies, et jeu. Travaillant depuis peu à partir des technologies récentes (webcam, iphones, appareils photographiques numériques, caméra...) Séverine Chavrier souhaite faire agir l’accumulation comme moyen de médiation du monde d’aujourd’hui. En composant via différents médias visuels et sonores, la metteur en scène tend, avec sa dernière création à proposer une critique acerbe du monde tel qu’il nous entoure, nous fait, tel que nous le faisons. De nature elle-même « pas très optimiste » , elle choisit l’univers Ballardien pour nous amener à questionner le monde, l’état de sur-abondance, d’ennuie et de désoeuvrement des Hommes. S’inspirant du romancier pour sa création, elle entend en faire ressortir l’ambiance générale pour nous questionner plutôt qu’en faire une adaptation fidèle et linéaire.

Attachez vos ceintures. Décollage imminent.

Assis sur des bancs, le public timidement bavard attend le lancement du spectacle devant trois écrans plats placés en hauteur sur lesquels sont diffusés des vidéos d’orchestres de musique classiques. Un jeune garçon pré-pubère vêtu d’un costard noir d’homme d’affaire place des bagages sur le tapis roulant qui délimite scène et salle. Les gants blancs qu’il porte ressortent comme le signe d’un univers de contrôle aseptisé. Il fait avancer le tapis. Le voyage va pouvoir avoir lieu (?). La bande-son diffusant de la musique classique envahit la salle lorsqu’apparaissent en ombres chinoises des corps errants trainant ou poussant des valises, semblants dépourvus de destination. D’ores et déjà, on pressent que le voyage s’arrêtera au point de départ. Avant que le cyclorama servant d’écran de diffusion à la captation directe de ce qui se passe à l’arrière ne tombe, un second écran, à cour, nous donne le sous-titre générique de la scène à venir : « L’homme enluminé ». Pour ajouter à l’accumulation de signes sonores et visuels, une voix enregistrée en off évoque Neil Amstrong, comparant l’astronaute à un pilote de course automobile. Les acteurs, voyageurs errants dépourvus de but, montent sur des chaises à roulette, se tamponnent, puis viennent en avant de la scène faire approuver leur valises sous le regard de l’enfant, qui, une caméra à la main garde des archives de ce qu’il choisit de mémoriser numériquement. Kaléidoscope d’informations délivrées au spectateur, qui attend d’en apprendre plus sur tous les signes qu’on lui laisse entendre, voir, percevoir. Puis les acteurs se frôlent dans une demi-danse chorégraphiée, tombent dans les valises. La boussole interne de chacun semble désorientée. On perd également un peu le Nord dans ce foisonnement scénique. Cela ne fait que démarrer. On attache donc nos ceintures, et on attend l’entrée d’une hôtesse de l’air pour nous aider à suivre.

Planage.

Dans le cockpit scénique, on identifie la sur-multiplicité des espaces : une immense passerelle, monstre métallique monté sur rails, peut opérer travelling avant ou arrière. À jardin, une cabine vitrée sert tantôt de salle d’attente, salle de contrôle, fumoir. A cour, un bar où se rafraîchir. Au fond, un SPA en céramique blanche où se détendre. Des écrans de toute tailles, dont on découvre la sur-population au fur et à mesure de l’avancée du spectacle diffusent tantôt des images d’archives, des messages (titres de chapitre, informations ou dictons didactiques), tantôt des vidéo des différents points de captations des caméras visibles (celle que tient l’enfant), ou invisibles (placés à différents endroits du plateau) .
Dans cette univers technologiques sur-abondant, les médiateurs sont rois. Voix enregistrées, textes à lire, morceaux de musiques, images...La communication est coupée par la sur-communication. La surenchère d’informations sature l’espace scénique et celui de la pensée.

Perturbations au point zéro.

L’enfant en costard, central dans l’oeuvre nous aide à suivre les allées et venues des perturbations, changements de tableaux, de situations, et d’atmosphères. C’est lui qui détient la science, héritier du monde adulte qui l’a construit. C’est à lui que l’on pose les questions, c’est autour de lui que gravite le non-voyage. « Tu m’écoutes ? ». Non, Jérémie, l’enfant conscient, l’enfant-prodige, l’enfant-adulte, l’enfant-roi, puis l’enfant-vieux n’écoute pas. Il est témoin, il filme son univers, l’univers de la scène et répond de façon détachée, ennuyée aux adultes qui lui adresse la parole. Parfois il rit, d’autres fois il crie, se révoltent des questions qu’on lui pose. Autour de lui, les autres, jouent sur un mode de désoeuvrement également, semblant ne pas vraiment savoir à quelle situation s’amarrer, montrant qu’ils s’ennuient, montrant qu’ils crient, montrant qu’ils dansent, montrant qu’ils se posent des questions...
Les voix enregistrées, et le écrans diffusent des messages de « conscientisation » : « Il n’y a pas d’histoire, l’Histoire, logique de marché et mensonge » , « Ce qui était forêt devient image », « Aimer à travailler ou travailler à aimer », « Quelle misère lorsque la misère veut posséder », L’avenir, un enfant, un cartable et une bombe à l’intérieur » ...
Dans cette abondance médiatique, abondance de communications tirée de celle qui règne certes, dans nos sociétés contemporaines, rien ne communique, rien ne fait médiateur de pensées. Le côté didactique qui tend à nous enseigner une vision pessimiste du monde perturbé dans lequel nous évoluons, demeure à l’état zéro.

Et Crash.

Dans chacune des situations du spectacle, on pressent l’objectif vers lequel se dirige le désir de dénoncer sans énoncer. Cependant l’abstraction post-apocalyptique laisse les acteurs en suspension. Le voyage, qui n’aura pas lieu sur la scène, n’aura pas non plus lieu dans la salle, délaissant les porteurs de jeu en apesanteur. A vouloir composer par la décomposition, faire passer par la sur-accumulation, agencer par le sur-agencement, proposer par le non-propos, imager par la sur-image, peu de choses nous parviennent. « Enfermés à l’extérieur », comme nous l’annonce un des écrans publicitaires, nous quitterons la salle inchangés, tout comme l’acteur l’est sur le plateau. L’effet souhaité crash. Les applaudissement soulignent le non-décollage, puis très vite, on quitte l’avion pour retrouver terre ferme.



Mots-clés