Very Very Very Wetr
Nora Idieder - 14 juillet 2012



La chorégraphe Régine Chopinot, invitée sous son nom de compagnie Cornucopiae, dévoile sa création Very Wetr, co-construite avec la compagnie de danse kanak Wetr du 9 au 16 Juillet au cloitre des Célestins. Ce spectacle a vu le jour suite à plusieurs voyages de Régine Chopinot sur l’ile de Lifou, les terres natales de la compagnie kanak. Echange, partage, rencontres autour de la danse, ont permis différents essais chorégraphiques. S’en suit une proposition de présenter le fruit de cette collaboration sur scène pour la 66 ème édition du festival d’Avignon. Pourquoi pas ? Sur scène, onze artistes kanak présentent leur danse sous l’œil et la parole de la chorégraphe. Entre arts et anecdotes de vie, on ne sait pourtant plus très bien à la fin sur quel pied danser.

Régine Chopinot, ancienne directrice du Centre Nationale Chorégraphique de la Rochelle, apparaît au côté de Joseph Umuissi Hnamano, sous le bruit assourdissant d’un avion. Ensemble ils présentent les enjeux de ce spectacle, en langue française et kanak.
Régine Chopinot, cette chorégraphe très tôt passionnée par la danse contemporaine et l’art chorégraphique, ayant une formation à la base classique, trouve dans cette première forme, des sources de réflexion et de libertés nombreuses. Elle développera des projets de création notamment avec la pièce ’Halley’s Comet’. Aujourd’hui elle aspire à la découverte de l’Autre et aux voyages, d’où la création de la structure Cornucopiae.
C’est sur cette nouvelle route empruntée qu’elle croisera en 2009 la compagnie Wetr. Celle-ci, active depuis 1992, rassemble hommes et femmes de tous âges, originaires majoritairement de l’ile de Lifou, en Nouvelle Calédonie où la culture kanak est très vivante. Ils pratiquent la danse apprise oralement par leurs générations antérieures avec le souci de le voir perdurer pour les générations futures.
Autrefois les danses traditionnelles kanak étaient des danses guerrières. Aujourd’hui la danse est perçue comme un art du quotidien, transmise oralement de génération en génération. Les jeunes kanak démontrent comment peut s’associer danse, jongle, musique, objets du quotidiens et humour. La compagnie Wetr ne se définit pas comme une compagnie de danse mais comme un collectif ayant une manière de vivre qui leur est propre et qu’ils se plaisent à faire découvrir. Par cette même aspiration, la chorégraphe et la compagnie trouvent entente.
Joseph Umuissi Hnamano, un des pères fondateurs de la compagnie Wetr ouvre les « hostilités » par trois notes soufflées dans un instrument à vent similaire à un coquillage.

Les dix danseurs de la compagnie kanak apparaissent sous les arceaux du cloitre, en file indienne, dans une danse chantée dont ils constituent eux-mêmes la musicalité. Celle-ci détone par des grelots puissamment agités par leurs chevilles et des instruments du type ae be, percussions kanak. Régine Chopinot est installée sur une chaise, le regard fixe non tourné vers les danseurs. Cette scène d’entrée se prolonge durant plusieurs minutes avant que les danseurs de la compagnie ne se placent au milieu de la scène et dépoussièrent à l’aide d’un balai en feuille de cocotier le sol et l’espace qui les entoure, avec un regard curieux et vif posé sur le public. Une manière particulière d’amorcer le spectacle, presque de manière théâtrale.
La compagnie Wetr nous livre ici sa vision de la danse. Epurée de toutes techniques, leur danse se révèle dans l’unité et le partage « Il y a toi, il y a moi, s’il n’y a pas toi, il n’y a pas moi… ». Les huit jeunes danseurs- six garçons et deux filles- âgés de 20 à 25 ans - se sont fait appelés chez eux Eke Eny, signifiant « Les quatre vents » en kanak en référant à leur travail avec leur rapport à la nature. L’espace naturel est un environnement de travail auquel tient la chorégraphe. Une manière de s’attarder sur une vision de la danse qu’elle questionne sans cesse : la relation du corps à l’espace et au temps. La réponse donnée ici dans le cloitre des Célestins ne se fait pas attendre, la compagnie utilise l’espace dans tous ses recoins, jusqu’à grimper avec beaucoup d’aisance dans les platanes du cloitre des Célestins.
Les costumes attirent l’attention. Jean Paul Gaultier, ami de longue date de la chorégraphe, a élaboré des tenues spécialement créées pour l’occasion, en accord avec les exigences de Régine Chopinot. Des tenues qui mettent en valeur ce qui particularise la culture traditionnelle kanake mais aussi des vêtements plus propre à l’univers de Jean-Paul Gaultier. Les pagnes ramenés directement de Nouvelle Calédonie par la compagnie en constituent l’essentiel. Des touches plus punk, tels que le cuir et des déchirures et ses marques de fabrique tel que le corset finissent le costume. Régine Chopinot se distingue par un « haut de forme » rond et végétal tandis que les artistes kanak apparaissent avec des chapeaux en plumes de coq. Les hommes sont torses nus révélant ainsi la saillance de leurs muscles. Des traits blancs couvrent chaque visage, une manière d’aborder la danse comme un état de spiritualité qu’on peut retrouver dans les tribus autochtones d’Afrique.
La chorégraphe s’exprimera artistiquement dans une danse dénudée de tout accessoire et sensible aux rythmes de la guitare et de la voix d’une des femmes plus âgées de la compagnie de Wetr. Ses univers de prédilections tant de fois explorés de Merce Cunningham et John Cage se mélangent à ces nouvelles inspirations sonores, emprunts des forces de l’inconscient, défendues par les kanaks. Elle laisse libre cours à ce qu’elle entend et ressent, se lançant dans un rock, avant de se blottir en délicatesse dans le pagne de la femme, assise à terre et entonnant un air traditionnel a capella .
Le spectacle se construit alors par différentes phases. La lecture de textes par Régine Chopinot. Ceux ci ont été écrits par Walles Kotra, journaliste et ami des kanaks. Et par un temps de danse et de chants exécutés par la compagnie Wetr. Une chanson retiendra particulièrement l’attention :
Very Wetr ! de Chopinot et Hnamano Oh Oh Ah Ah O hahaho… Déjà pensé comme le tube de l’été du festival d’Avignon 2012... !
Un moment, les dix danseurs sont placés sur des tabourets face au public et haussent leurs sourcils plusieurs minutes en regardant les spectateurs d’un œil amusé. Un langage corporel qui surprend et lie avec humour les spectateurs aux danseurs.
Autant de scènes entre eux et avec le public appréciables. Cependant certains doutes et réflexions peuvent être discutés, notamment par rapport à certains objectifs que la chorégraphe s’était fixée.
Le souhait de Régine Chopinot avec cette création était de ne pas tomber dans une image folklorique et exotique de la culture Kanak. Mais n’y a-t-il pas un contre sens dans ce propos ? Le terme Folklore vient de l’anglais Folk et Lore du savoir et se définit justement comme la transmission de productions collectives et ce par la voie orale, comme ils indiquent le faire dans la présentation de leur spectacle.
Par ailleurs, l’exotisme est mis en avant dans la manière dont la chorégraphe expose en début de spectacle pourquoi elle a souhaité collaborer avec la compagnie. Est sugérée cette volonté de découverte avide, -bouche ouverte, croc sorti- de l’Autre. Le fait qu’elle se représente seule sur scène autour d’eux rappelle l’idée qu’une minorité a le contrôle sur une majorité.
Un autre aspect où on peu douter de la réussite sont les lectures des textes écrits par Walles Kotran par Régine Chopinot. Le fait que ce soit elle seule qui les énonce est une chose. La dimension supplémentaire que cela amène au spectacle en est une autre. La narration proposée provoque un aspect « documentaire » qui peut ainsi mettre de côté la prestation de la compagnie kanak et le lien direct qui les unit à la base avec la chorégraphe.
La collaboration et le travail engagé entre Régine Chopinot et la compagnie Wetr n’est pas à prouvée, elle est visible. Wetr donne beaucoup de générosité et montre à voir une culture qui leur est précieuse… tout en rappelant ce que l’histoire et la France a pu leur causer comme douleur, tout en respect. Régine Chopinot a tenté un défi risqué et périlleux qui consiste à nous faire découvrir un art et bien plus que sa, une culture. Et ceci, sur un spectacle d’une heure et quelques minutes, n’est pas de toute facilité [1]



[1Un spectacle interprété par Qane Angajoxue, Monu Draikolo, Hawe Hnaije, Umuissi Hnamano, Wemo Hnamano, Drengène Hnamano, Tewie Hnawang, Milie Milie, Zelue Sailuegeje, Ixepe Sihaze, Epiatre Wawine, Régine Chopinot.
Du 9 au 16 Juillet à 20h
Cloitre des Célestins - Avignon

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