33 tours… ça ne tourne plus rond
Yannick Butel - 15 juillet 2012



Au gymnase du Lycée Saint-Joseph, Lina Saneh et Rabih Mroué convoquent le spectateur une petite heure pour 33 tours et quelques secondes. Une pièce, on dira volontiers un DISPOSITIF, qui met en scène l’Absence…

Le Liban en toile de fond

Depuis 1975, début de la guerre au Liban, dans un espace qui sera très vite identifié comme balkanisé, la guerre, les assassinats politiques et leurs cohortes de règlements de compte… font du pays du Cèdre un lieu où le mouvement de l’histoire se lit à même les murs. Impacts de projectiles et slogans, portraits de martyrs et de politiques en campagne…sont le paysage d’un Liban déchiré où les membres de sa communauté laïque et multiconfessionnelle vont de guerre en guerre. Dans ce qui est présenté bien souvent comme un no man’ land en proie aux attentats, aux enlèvements… le regard des artistes peut difficilement ignorer ce qui se joue et Lina Saneh comme Rabih Mroué sont de ces jeunes créateurs qui le vivent et le relaient.

Lui, Rabih Mroué, est né en 1967, à Beyrouth, aime travailler la vidéo, préfère la performance et le multimédia. Pour cela, on lui prête l’idée d’un théâtre quasi documentaire qui amalgame fiction et réalité. Elle, Lina Saneh, est née en 1966, est passée par des études de théâtre à l’université libanaise de Beyrouth, ainsi qu’à l’institut d’études théâtrales de Paris 3. Elle est actrice et metteur en scène, et si la « première période » de son travail a concerné l’acteur, aujourd’hui elle s’intéresse à la place de celui-ci dans le développement d’internet et à l’ascendance que semble prendre le monde virtuel.

L’un et l’autre s’interrogent, de toutes les manières, sur l’espace social, la place du politique, la prise de parole, etc. En toile de fond, pour l’un comme pour l’autre, l’enjeu du corps revient indépassablement et est confronté aux mouvements sociaux, religieux, mentaux, politiques qui le contraignent, le marquent, l’inscrivent dans un espace de signification…

Depuis le début des années 90, séparément ou ensemble, l’un et l’autre signent donc des performances et des mises en scène qui s’inquiètent donc de ces différents aspects. Les Chaises (1996), Ovrira (1997), Extrait d’Etat civil (2000), Biographia (2002), Who’s afraid of representation (2005), Appendice (2007)… Œuvres où le témoignage (vidéo et audio) est récurrent et qui, pour autant qu’il inscrit ces créations dans une forme documentaire, n’est pas moins esthétisé et poétisé. Œuvres du témoignage où chaque création se regarde comme la pièce d’un puzzle d’une pratique qui ne peut s’abstraire d’un contexte violent. Œuvres du témoignage où le corps et l’esprit sont un autre terrain de luttes et de conflits, aux issues incertaines. Dans Appendice, par exemple, Lina Saneh et Rabih Mroué déclaraient ainsi : « L’ambition de ce projet est de faire de mon corps un lieu de lutte, un champs de bataille entre promesses de liberté et de modernité (de tout Etat, au-delà de l’Etat Libanais) et les forces identitaires et communautaires qui, partout, veulent ériger leurs systèmes en modèles universels et, par suite, impératifs. Il s’agit de pouvoir discuter les tensions qui se jouent, sur l’espace d’un corps (et sa liberté), le langage de la Loi (et ses impératifs et qualiï¬cations), le commerce moderne (et sa “monnaie” virtuelle), et l’art (et ses instances constituantes) ».

33 tours… Minutes.

En front de scène, une table, un tourne-disque, un écran d’ordinateur, un écran plat à gauche d’une table de travail sur laquelle est posée une box dont les diodes vertes vont et viennent au rythme des connexions. La densité est feinte et ce qui est finalement le plus visible, c’est une chaise vide.

En fond de scène, un écran blanc et bientôt la projection d’un Iphone agrandi, terriblement présent et omniprésent quand, l’application Facebook ouverte, défilent les messages d’un monde participatif qui n’a d’autre nom que la communauté des internautes.

Et d’écouter, in extenso A mon dernier repas de Jacques Brel. Et encore une sonnerie de téléphone, un message laissé, une messagerie qui, comme toutes les messageries, précise que « je ne suis pas là, mais, etc ». Et de regarder un programme télé, différent de celui diffusé sur le web ou pas, reprenant en boucle ce qui se passe sur les réseaux sociaux ou pas, les commentant ou pas, les prolongeant ou pas...

Et d’écouter l’histoire qui prend forme à mesure que les messages s’affichent : Diyaa Yamout s’est suicidé. Le guide anarchiste est mort. S’en suivent des paroles et des débats qui, pour autant qu’ils prennent forme dans un espace virtuel, n’en sont pas moins représentatifs d’une réalité. Réalité où la pensée, le dogme, l’interdit, la liberté du sujet font de ce geste un thème qui nourrira le débat où le religieux, le politique ont leur mot à dire.

Ou quand l’intime et le symbolique, le privé et le public, le biographique et l’historique interfèrent, se téléscopent, se heurtent et font entendre plusieurs voix.

Naturellement, si la page Facebook faisait écran, on en resterait là avec cette installation de Lina Saneh et Rabih Mroué. Et d’une certaine manière, on pourrait alors déplorer la pauvreté du débat philosophique, la pauvreté esthétique et poétique de ce dispositif qui restitue (peu importe le fictif des messages ou leurs authenticité) les discussions du forum érigé en nouvelle agora. On en oublierait la présence de la mama cosmique que fut Janis Joplin qui clôt ce travail. On reprocherait le didactisme et la manière de leçon de 33 tours et quelques secondes.

Et on oublierait que ce dispositif met en avant un langage, une façon d’appréhender le langage avec ses codes, ses nouvelles écritures, sa syntaxe, son lexique... On oublierait qu’un nouveau mode de pensée (est-ce bien un mode) se développe. On oublierait que le mode épistolaire vient ici à être concurrencé par ces messages qui déjouent nos représentations du temps, privilégiant l’immédiateté plutôt que l’intervalle et le différé. On oublierait que ce monde qui parle à tout va oublie de s’écouter, que l’intempestif, l’abrégé, le réactif… sont les nouvelles valeurs d’un monde qui n’en finit plus de « rebondir ». Infinitif repris à l’endroit même du discours politique qui, pour autant qu’il a adopté ce verbe, n’en est toujours pas moins pesant et plombant.

Et de regarder 33 tours, dès lors, pour ce qu’il met en scène : une absence. Un monde d’absences où la technologie et le publicitaire (on sourit aux fenêtres surgissantes qui invitent à « agrandir son pénis de 10 cm ») se substituent à un autre monde, aujourd’hui en crise, qui n’en finit plus d’être dans une transition indécise. Un monde où le politique, qui pratique lui aussi l’immédiat et qui n’entreprend plus de penser à long terme, est lui aussi une sorte de Facebook ou fast food des idées.

Aussi 33 tours dit la maladie du corps social, sa vitalité contaminée, son esthétisation publicitaire, sa politisation sans polis… Si 33 tours relève d’un propos sur l’absence, gageons alors que le geste de Lina Saneh et Rabih Mroué pointait un état du langage aujourd’hui, du langage politique en l’occurrence. Ou quand il n’est plus de responsable du sens : ab-sens, comme l’ont pensé Foucault, Nancy, Derrida… ou comment finalement la toile (dit aussi le Net) qu’on aura tôt fait de confondre avec une surface extensible accueillant toutes les libertés, n’est en définitive que le lieu du « tourner en rond » qui fait de 33 tours une petite heure qui souligne aussi que « ça ne tourne pas très rond tout ça ».



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