La Faculté, la tragédie à la contemporaine
Anastasia Patts - 15 juillet 2012



En ce 13 juillet on s’approche de la salle de spectacle en plein air dans la cour du lycée Mistral. Le soleil s’est presque couché et le sable inattendu surgit sous les pieds, soigneusement versé par des organisateurs de la représentation. Ce n’est pas au hasard qu’on se retrouve près du lycée : il vaux mieux se plonger dans l’ambiance scolaire pour entrer dans l’espace de La Faculté d’Éric Vigner, le premier résultat du projet expérimental de ce metteur en scène qui s’appelle « L’Academie du CDDB-Théâtre de Lorient ». Elle rassemble des jeunes étrangers qui donneraient une nouvelle bouffée d’oxigène au théâtre. Des français d’origine étrangère (Mali, Maroc, Israël) et des étrangers (Corée, Allemagne, Roumanie, Belgique) y sont intégrés. Il y en a aussi deux venus de l’Autriche et des États-Unis, qui n’ont été invités que pour cette pièce, écrite par Christophe Honoré spécialement pour les acteurs de l’Academie.

Le 66-ème festival d’Avignon est riche en la création de Christophe Honoré. Le Nouveau roman, ranimant l’histoire de la naissance de ce courant littéraire, a fait grand bruit et il a évoqué plusieurs discours autour d’elle. En outre, une pièce Un jeune se tue, dans une mise en scène de Robert Cantarella avec des élèves de l’École de la Comédie de Saint-Étienne.

L’intérêt intarissable de Christophe Honoré à la jeunesse et à ses problèmes se découvre de nouveau dans sa nouvelle création. Nombreux sont les sujets qui sont y abordés, dépassant les frontières de questions des relations humaines, menant aux discours sur des thèmes globaux. La pièce dont l’action se passe en France et dont les personnages sont français, jouée par des étrangers met l’accent autrement sur des problèmes gênants de l’immigation et révèle inopinément certains tabous.

Éric Vigner recourt aux pièces classiques et contemporaines qui pourraient donner un autre regard sur l’art théâtral. Sa liste des mises en scène comprend des pièces de Corneille (L’illusion comique en 1996, La place royale en 2011), de Shakespeare (Othello en 2008), de Molière (L’école des femme en 1999, Le Bourgeois gentilhomme en 2004), de Beaumarchais (Le Barbier de Seville en 2007 et 2011), mais aussi des pièce de Marguerite Duras, Victor Hugo et Roland Dubillard.

D’un point de vue dramaturgique, La Faculté, nommée « une tragédie » par le metteur en scène, reprend quelques caractéristiques du théâtre classique. Les règles de trois unités résumées par Boileau s’y décèlent d’une manière un peu archaïque.

- L’unité de lieu

La notion d’une scène est absente, remplacée par un lieu aménagé afin d’être un endroit de représentation. Il consiste en une partie de la cour couverte de sable, ayant plusieurs profondeurs scéniques dénivelées permettant de transporter l’action afin d’enrichir des jeux de scène. Pourtant, le changement de position s’opérant au lointain ne favorise pas une perception normale du spectacle vu que les paroles s’assourdissent. Alors, on aperçoit un terrain de foot tout en face du public, une sorte de salle aux murs vitrés à gauche au lointain, au fond de l’espace scénique une terrasse auprès d’un immeuble, une autre terrasse avec la descente réservée aux motos à droite.

En complément à un tel décor immobile et constant s’ajoutent des arbres plantés sur tout l’espace et de multiples réverbères utilisés en tant qu’éclairage scénique, à l’aide de laquelle le sable semble être des congères.

Des jeux de scène démontrent des conventions des endroits : une terrasse à droite, par exemple, figure une maison du héros principal (Jérémy) et ses frères. Ainsi, on conçoit ce lieu comme un espace très restreint, limité d’un quartier où se passe toute l’action. De ce fait, il est possible de prouver l’unité de lieu. Cependant, l’espace autour des spectateurs envahissent également, car les acteurs sortant « du plateau » s’enfuient parfois dans l’obscurité de la cour du lycée et y disparaissent, en revenant dans des scooters et des camions.

- L’unités de temps et d’action

L’action dans la pièce se déroule sans rupture temporaire, peut-être, dépassant légèrement 24 heures. Il s’agit d’une bagarre inégale se passant entre un garçon arabe et des français, qui meurt ensuite. Un autre étudiant qui le connaissait, dissimule le meurtre qui a été effectué par ses frères. Donc, l’intrigue suivante se groupe autour des dialogues entre les personnages éclaircissant des motifs et des circonstances du meurtre, ce qui permet de constater l’unité d’action.

La manière pompeuse des acteurs de parler exagérant la force de la voix affirme encore une fois la référence au classicisme qui s’est manifesté indépendemment ou non de la conception de l’auteur. Des attitudes figées principalement en face du public, les répliques jetées dans la salle sans regarder le partenaire, des intonations forcées : qu’est-ce qu’il en y a tant de stylisation au XVII siècle. Tout de même, la pièce ne semble pas viser à une parodie, au contraire, elle tente de faire renaître le style de l’époque en l’appliquant aux conventions du théâtre contemporain, en en composant « une nouvelle forme ».

L’idée de la pièce se focalise sur la transmission de la tragédie de nos jours, apportant curieusement des références à la Grèce Antique avec des crimes terrifiants et l’homosexualité abondante. Au gré du retour éternel, notre temps est marqué par la déclaration de l’amour libre, et on ne peut pas s’abstenir de rappeler cette belle époque. D’après les motifs de la tragédie racinienne, on retrouve un héros opposé au monde et qui reste dans l’isolation et hésite entre les sentiments fraternels qui lui repousse de dénoncer des criminels à la police et entre la volonté de rendre justice à son ami tué.

Différents accents se retentissent sur scène à cause des nationalités diverses de jeunes comédiens. La phrase de l’acteur interprétant un français dite au personnage arabe : « Je suis chez moi en France, alors, casse-toi », nourrit une autre perception, comme si c’était le regard dans le miroir. Évidemment, ce serait mal compris par la majorité. La Faculté tourne sur la question nationaliste de l’assassinat et ainsi renforce le sujet de l’immigration, provoquant les débats les plus acharnés. Pourtant toute énonciation critique et acérée de cette pièce peut être controversée par une riposte qui enlèverait la discussion : « mais ce ne sont que des ados qui n’ont pas encore trop d’intelligence à cause de leur âge ». Insistant sur le fait que la pièce ne poursuivait pas le but d’exciter la polémique sur l’art politiquement correct ou non, Éric Vigner [1]fait des réticences, peut-être, vu que l’évidence d’une réaction à propos de ce sujet existe.

La tragédie avec des jeunes héros de notre temps appuye sur l’amour (certes) et l’intolerance, si on parle de la pièce de Christophe Honoré. En ce qui concerne la mise en scène d’ Éric Vigner, on évoque une convergence d’une scénographie réaliste et originale, marquée par le style que l’on avait cru abandonner il y a quelques siècles. Un jonction experimental en recherche d’une forme d’expression.


[1Entretien avec Éric Vigner, propos recueillis par Jean-François Perrier

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