Un chromosome de plus, une représentation en moins
Pauline Pigeot - 15 juillet 2012



Fidèle à son esthétique minimaliste, Jérôme Bel signe avec les onze acteurs handicapés du Theater Hora une œuvre qui repousse une nouvelle fois les limites de la représentation. Construit autour du processus de travail qu’il a instauré avec les interprètes trisomiques âgés de 18 à 51 ans , le chorégraphe français explore dans "Disabled Theater" la relation que ces acteurs professionnels entretiennent avec le plateau. Une minorité à la marge de la société s’adresse au "gens normaux".

« Jérôme Bel a demandé aux acteurs de venir sur scène un par un et de regarder le public pendant une minute (…)

Jérôme Bel a demandé aux acteurs de dire chacun leur tour, leur nom, leur âge et leur profession au micro (…)

Jérôme Bel a demandé aux acteurs de nommer leur handicap (…)

Jérôme Bel a demandé aux acteurs de préparer un solo de danse sur une musique de leur choix (…) » explique Simone Truong, traductrice et régisseuse, durant le spectacle.

Jérôme Bel a dit, demandé, souhaité, cherché et les acteurs du Theater Hora ont fait, exécuté, essayé, donné. Et Simone Truong en est la trace. Elle est la voie de la rencontre artistique qui s’est opérée entre Bel et ses acteurs, le médium distancié qui relate le processus de travail, qui affirme la tentative du chorégraphe de faire acte de présentation.

Il faut dire que la recherche « esthétique » de Jérôme Bel se situe du côté du réel par opposition à la fiction. Ce qui intéresse ce fabriquant de spectacle vivant, notamment depuis 2004 où il monte des solos avec des virtuoses de la danse classique, contemporaine, traditionnelle, c’est l’individu-acteur-danseur porteur d’un vécu artistique, d’un parcours et d’une personnalité singulière. Déconstruire ce que l’interprète sait faire pour saisir l’appropriation qu’il fait du plateau, le mouvement intérieur qui le meut alors qu’il est dans la lumière et que d’autres le regardent. « Les acteurs sont le sujet de mes productions » dit Bel.

Travailler avec des acteurs professionnels handicapés mentaux c’est donc travailler, pour Bel, sur la spécificité du handicap sur le plateau. Pas le gommer, pas l’enrober, pas le dissimuler. Non. Le rendre visible, tel qu’il est. Faire un desabled theater. Une sorte de théâtre pauvre.

Soustraire les a priori

Aller voir un spectacle avec des handicapés me rebutait et me rendait lasse. Comme si d’avance le propos irait de soi et qu’aucune surprise ne pourrait advenir de la scène. Nous, spectateurs, allions devoir éprouver ce sacro-saint sentiment qu’est la compassion. Presque s’excuser en soi-même de ne pas être handicapé, s’avouer ne pas connaître la complexité relationnelle qu’impose la trisomie 21. Se souvenir de ces fois où l’on a ri sous le manteau en croisant un groupe d’handicapés… Baigner pendant 1h30 dans une forme de bien-pensance militante pour l’acceptation des handicapés dans notre société.

Peut-être que Jérôme Bel, lui aussi a éprouvé un a priori de la sorte quand Marcel Bugiel, dramaturge allemand attaché au Theater Hora, lui a proposé de travailler avec la compagnie. Une peur de se compromettre, de rater son approche risquant d’humilier les acteurs, d’être étiqueté dans un certain théâtre … Dans tous les papiers de présentation du spectacle, on pouvait lire que le chorégraphe avait d’abord refusé la collaboration. Puis qu’il avait ensuite accepté, séduit par le « non-respect des conventions théâtrales » affiché les zurichois, attiré par le défi de repousser encore un peu plus les limites du théâtre.

Peu nous importe, en réalité, les réticences de Bel. L’intérêt est dans la résistance. Là où ça résiste, il y une difficulté, donc une proposition scénique à inventer. Un risque à prendre.

S’il affirme avoir travaillé avec les acteurs du Theater Hora comme avec n’importe quel autre participant à ses spectacles, Bel a recourt ici à une forme peut-être encore plus radicale, une forme qui épouse les contours d’une présentation quasi scolaire. Le canevas précité en exergue de ce texte donne en effet l’impression que l’on assiste à un atelier avec des enfants ou des adolescents. Faire une entrée en silence, se placer au centre du plateau, donner son regard, se présenter, porter sa voix, faire une solo de danse, prendre l’espace : voilà une succession d’exercices très simples et basiques. Par là, le chorégraphe déroute le spectateur avec une proposition qui reste à l’état de processus de découverte, de travail, et qui invalide en quelque sorte l’autonomie artistique censée exister chez les onze acteurs professionnels handicapés. Pourtant c’est là que la liberté peut naître.

Lorsque, dans « le cinquième exercice », Jérôme demande aux acteurs de dire ce qu’ils pensent de cette pièce, l’un d’eux explique que sa sœur a pleuré en voyant le spectacle et qu’elle a dit « Vous êtes comme des animaux dans le cirque ». Une autre affirme « Mon travail dans cette pièce est d’être moi-même et pas quelqu’un d’autre ». Deux idées antithétiques qui nomment parfaitement le projet de Jérôme Bel. A la fois modèles disciplinés et show man en puissance, les acteurs de Disabled Theater n’interprètent effectivement qu’eux-mêmes. Pour les guider dans ce concept paradoxal qui consiste à « s’interpréter soi-même », le chorégraphe travaille par ajout de couche, afin de permettre à chacun d’entrer progressivement dans sa propre identité.

D’abord présenter le corps, instrument de la vie, dans son état le plus tranquille, si possible, le plus neutre.

Ensuite décliner son identité officielle.

Puis nommer son handicap, c’est-à-dire expliquer ce que l’on en sait, éventuellement comment on le ressent et comment il se traduit.

Continuer en proposant un solo de danse : affirmer par là sa créativité, son engagement dans le mouvement, sa singularité.

Finir par se positionner sur le spectacle : faire le bilan, l’analyse, le retour sur soi dans le monde.

Ces étapes, aussi basiques soient-elles, permettent au spectateur de laisser ses a priori de côté et d’être dans le moment présent, attentif aux fragments d’identité qui se révèlent et se donnent au fur et à mesure. Le processus renforce notre concentration et notre écoute. On dévisage et on observe : le soliste en avant scène mais aussi le groupe assis derrière, sur les chaises en arc de cercle. On cherche les gestes, les tics, les différences, on traque les endroits de la difformité et de l’anormalité. Et puis on oublie. On rit. On applaudit les performances scéniques toutes plus étonnantes les unes que les autres, tellement les corps sont énergiques, entiers, souples, généreux sur les tubes musicaux aux rythmes binaires. Se révèlent des personnalités et des sensibilités. La troupe assise sur scène fonctionne comme un miroir pour le spectateur en ce qu’elle double le regard et lui permet progressivement d’entrer dans la vie du groupe. Des complicités se dessinent, une communauté apparaît.

La bien-pensance n’est pas sur le plateau de Bel. A la place : l’échange et le flux sensible dans l’acte présent. En marche, la théâtralité du réel.



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