On peut toujours voir l’inverse
Yannick Butel - 15 juillet 2012



De Disabled Theater de Jérome Bel…
Chorégraphe, Performer, Bossu handicapé, Albratros exilé sur le sol… Dans la vie de Raimund Hoghe, il y a un long travail de vidéaste, de plasticiens, un amour de Callas, et une proximité avec Pina Bausch au point qu’il écrira un livre sur cette artiste.

Le relisant il y a peu, cette phrase : « On peut toujours voir l’inverse » [1]permettra d’entrer ou de se sortir de Disabled Theater de Jérome Bel, exposé salle Benoit XII.

Quelque chose est donné à voir. Peu importe de quoi il s’agit. Quelque chose est là. Ça pourrait être n’importe quoi. Le « n’importe quoi » nous prive du sens qui est donné à la chose qui est là. C’est comme ça. Mais, et c’est ça qui compte, ce « n’importe quoi » n’est pas posé au hasard. Ce n’importe quoi, en lieu et place du festival d’Avignon, ce « n’importe quoi » donc, induit deux ou trois choses pour « n’importe qui ». « N’importe qui » sait que le festival d’Avignon, c’est un endroit qui convoque deux ou trois choses que l’on peut nommer facilement. « N’importe qui » sait que le « n’importe quoi » doit avoir une relation avec les mots : esthétiques, pratiques artistiques, mouvements poétiques… Autrement dit, peu importe le « n’importe quoi », mais il doit coller à ça. Vouloir définir l’esthétique, le poétique, la pratique artistique… ça c’est difficile. Définir, c’est toujours exclure. Aussi, on doit partir du principe, dans un monde libéral (un monde de libertés auraient dit les romantiques du XIX), que « n’importe quoi » est sans règle. Ben oui, « n’importe quoi » peut convoquer une esthétique, une poétique, une pratique artistique… Définir ou exclure, ça reviendrait à jouer les Censeurs, à faire des listes, à condamner, à brûler… Donc, Esthétique, poétique, pratique artistique… c’est ouvert. Avignon est donc un lieu ouvert où « n’importe quoi » peut être vu par « n’importe qui » parce que sinon, alors « n’importe qui » est Censeur.

Sauf que la « nature humaine » de « n’importe qui », cette putain de « nature humaine » qui n’en finit pas de revenir en boucle impose un constat objectif. Y a plein de petits Censeurs qui traînent dans le festival d’Avignon. Ils sont parents de Guillotin, et pour autant qu’ils n’ont pas de guillotine, ils ont des langues : bien pendues, tranchantes, coupantes, acérées. Ils parlent, ils condamnent, ils critiquent, ils exécutent. Certains, devant « n’importe quoi », sortent de la salle avant l’heure. C’est comme ça, « n’importe qui » peut sortir devant « n’importe quoi ». Y a plein de Censeurs qui sortent avant la fin de « n’importe quoi » parce qu’ils n’arrivent pas à connecter le « n’importe quoi » à l’esthétique, le poétique, l’artistique. Ils savent ce que c’est, alors ils savent que parfois « n’importe quoi » ne correspond pas à ce qu’ils ont défini.

Au fait, ceux qui restent devant « n’importe quoi » forment finalement un autre groupe qui, par défaut et se déduisant des censeurs, se compose de deux clans. Le premier clan sait ce qu’il regarde et y trouve toutes les qualités qui sont absentes pour les censeurs. Parfois, autour de « n’importe quoi », dans des excès linguistiques qui les caractérisent, ce clan et les censeurs forment la grande famille des adeptes de la controverse qui occupe l’espace dialectique. Ils ne sont finalement pas « n’importe qui » et on l’entend.

Enfin, il y a cet autre clan, qui devant « n’importe quoi » ne sait pas. On ne leur donnera aucun autre nom que les « je ne sais pas ». Les « je ne sais pas », devant « n’importe quoi » aimerait être renseigné. Les censeurs et le premier clan se chargeraient bien de les convaincre, mais les « je ne sais pas » est un clan difficile à persuader.

Les « je ne sais pas » a ainsi regardé Disabled Theater [2]. Il n’en parlera pas. Il n’en pense pas moins, mais ce « n’importe quoi » en l’état, ne lui permet pas de parler. Les « je ne sais pas », par exemple, se demande pourquoi le titre est en anglais. Avant même d’aller plus loin, il s’inquiète de la traduction. Disabled, c’est handicapé. Ça veut dire infirme, invalide, mutilé… « je ne sais pas » s’interroge sur le fard de l’anglais qui vient maquiller le handicap.

« Je ne sais pas » se dit qu’ « on peut toujours voir l’inverse ».



[1Raimund Hoghe, Pina Bausch Histoire du théâtre dansé, l’Arche, 1987, p. 18

[2[2] Juillet 2012, salle Benoist XII, dans le cadre du festival d’Avignon, Jérome Bel proposait Disabled. Une pièce où il met en scène onze personnes (entre 19 ans et 42 ans) qui souffrent de troubles psychiques ou comportementaux, et sont atteintes de trizomie 21, dans des formes plus ou moins aigües. Bel, rappelle qu’on parle à leur endroit de syndrome de Down ou de mongolisme (péjoratif). Il s’agit d’une maladie génétique dont les signes communs se manifestent par un retard et un déficit du développement cognitif, associé à des modifications morphologiques. Le médecin britanique John Langdon Down (1828-1896) écrivait à leur propos, dans Observations sur une classification éthnique des idiots, de la manière suivante : « La face est plate et large, et dénuée de proéminence. Les joues sont rondes et élargies latéralement. Les yeux sont placés en oblique, et les canthi internes sont anormalement distants l’un de l’autre. La fissure palpébrale est très étroite. Le front est plissé transversalement [...] Les lèvres sont larges et épaisses avec des fissures transversales. La langue est longue, épaisse, et râpeuse. Le nez est petit. La peau a une teinte légèrement jaunâtre, déficiente en élasticité, donnant l’apparence d’être trop large pour le corps [...] il ne peut y avoir aucun doute que ces caractéristiques ethniques sont le résultats d’une dégénérescence [...] Le type mongolien d’idiotie représente plus de 10 pour cent des cas qui se sont présentés à moi. Ce sont toujours des idiots congénitaux, et jamais la conséquence d’accidents après la vie intra-utérine [...] Ils ont une capacité considérable d’imitation [...] Ils sont comiques [...] Ils sont habituellement capables de parler ; le langage est simplet et indistinct, mais peut être amélioré grandement par une méthode bien dirigée de gymnastique de la langue. La faculté de coordination est anormale, mais pas si défectueuse qu’elle ne puisse être grandement renforcée ».

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