The Fountain… à sec
Yannick Butel - 17 juillet 2014

La Source vive, d’après The Fountainhead d’Ayn Rand, mise en scène d’Ivo Van Hove



En Avignon, le désaccord est désormais récurrent… The Fountainhead d’Ivo Van Ove peut le susciter… Chez Brecht, la notion d’accord ou de désaccord (le Einverstandnis ) est un enjeu fondamental puisqu’il marque l’engagement, ou pas. Et Brecht d’ajouter et de souligner que l’engagement est tout d’abord déterminé par la situation. Autrement dit, « s’engager » n’induit pas une continuité, ni une morale, mais peut s’inscrire dans la « contradiction » au regard d’une situation historique qui, elle, évolue.


Avignon : sa 68ème édition, couve nombre de désaccords.

Celui des intermittents s’inscrit dans une réalité et des choix économiques qui ne sont pas sans nous engager vers des mutations esthétiques. Si l’on excepte la façon de vivre des intermittents, exclure de la création plusieurs d’entre eux aura nécessairement une incidence sur la diversité des formes artistiques (remarque égoïste). Ce qui se joue n’est rien moins que les représentations de l’art qui seront offertes à l’avenir… et accéssoirement, donc, le patrimoine qui, on le sait, réfléchit en partie le visage d’une culture : son ouverture, son imaginaire…

Un autre désaccord est encore à l’œuvre en ce milieu de festival qui procède lui aussi du politique ou disons des manifestations du politique. Il porte sur l’idée de « solidarité » problématisée par l’attitude (on ne peut pas dire engagement) du Directeur Olivier Py. Attitude qui fut un temps respectée, mais qui aujourd’hui commence à être mise en doute au point qu’on entend dire qu’il s’en joue par un artifice de langage. C’est un problème philosophique qui est posé… « La solidarité verbale suffit-elle dans un conflit ? ». Autrement dit, la parole peut-elle se passer du geste ? Le mot peut-il se subsituer au corps ? Le coude à coude peut-il simplement être une métaphore ? La parole d’Olivier Py l’engage, mais n’est affaire que de langage, puisqu’il joue, fait jouer, là où d’autres font grève. Son geste ou l’absence de geste, donc, l’isole. Celui qui pense l’acteur (Py ne se prive pas de parler et de jouer sur ce thème) pourrait sans doute se rappeler les mots de Shakespeare (qu’il met à l’honneur dans sa première édition)… Souvenons-nous d’Hamlet, aux comédiens « mettez le geste en accord avec la parole » dit le prince… Mais on a la mémoire que l’on veut, ou que l’on entretient.

Un troisième désaccord, récurrent aux éditions du festival, est lui toujours à l’œuvre. Il s’agit de la critique et de ses prises de position. Nous ne reviendrons pas sur ce que nous avons dit à ce sujet, mais poursuivrons à partir des remarques de Jean-Pierre Thibaudat, à propos de The Fountainhead d’Ivo Van Hove. Article du critique de Rue89 qui, au prétexte d’un spectacle qu’il identifie comme le meilleur du festival, compare le travail du Belge à celui de Marie José Malis.

Nous nous permettons de la citer autant que possible, et bien entendu de le discuter… Préalablement, nous nous attarderons un peu sur la création d’Ivo Van hove afin de mettre en perspective la critique de notre camarade Jean-Pierre.

De quelques remarques sur le Fountainhead

Extrait du roman de la naturalisée américaine Ayn Rand (alias Alissa Zinovievna Rosembaum de son nom russe), The Fountainhead traduit La Source vive (1943), reprend le découpage en quatre partie du roman. Un peu moins de 700 pages en font l’une des œuvres de la romancière où il est question, principalement, mais entre autres, de l’art architectural, à travers la pratique de deux architectes où l’imaginaire de l’un souligne le déficit d’imagination de l’autre. Autrement dit, Création et Art d’un côté, Imitation et classissisme de l’autre. C’était d’autant plus drôle que The Fountainhead était présenté cour du Lycée Saint Joseph (bâtiment historique et patrimonial) et que le spectateur pouvait comparer un dispositif scénique – véritable architecture moderne – au lieu classique qui l’accueillait.

Bref…

D’un côté, Howard Roark, sale mome génial qui a l’architecture dans le sang, la création vissée au coeur, le trait aux trippes et qui s’accorde mal avec les canons de son temps.

De l’autre, Peter Keating, le bon élève. C’est-à-dire celui qui ne dépassera jamais le mâitre et cire les pompes de ses patrons.

Deux tempéraments s’affrontent donc sur la scène, l’un dyonisiaque ( l’esprit chaotique et le génie), l’autre l’apollinien (respect de l’ordre qui prive de l’imagination). L’un viré de l’école rejoint un architecte de renom marginal : Le Génial Cameron. L’autre placé pour comportement irréprochable rejoint le cabinet de Francon. Ces « pères spirituels » sont à l’image de leurs fils adoptifs… pour l’un libre, pour l’autre aliéné au marché.

Entre les deux, une histoire tout à la fois d’amitié, de haine, de trahison, de fascination où le rayonnement solaire de l’un fait de l’ombre à l’autre ; et ce sur tous les plans y compris celui des nanas.

En toile de fond d’un récit que tisse Ivo Van Hove, on pourrait être tenté de suivre le metteur en scène qui s’inquiète des « droits de l’artiste », de « ses devoirs », de ses « responsabilités »… et pourquoi pas aussi des limites de l’art qui, sans cesse surfe sur l’imitation ou l’invention, le dépassement des frontières et le moule confortable des attentes du public, etc. Bref, The Fountainhead est un peu, quand on songe, une auberge espagnol où si le propos sur l’art n’est pas absent, on pourrait aussi et tout simplement regarder la nature humaine : son goût du compromis et du consensus, sa faiblesse pour l’argent, son souci de la réussite sociale, ses intrigues amoureuses intéressées, une étude sur l’Ego… le lecteur complétera ce début d’arsenal et de stock.

Scéniquement l’objet d’Ivo Van Ove recourt comme à son habitude à un dispositif visuel où l’image vidéo, et l’esthétisme des plans intégre une machinerie théâtrale à vue qui participe aux mouvements du spectacle. C’est habile, malin, efficace… et l’alliance entre comédiens et technologies vaut pour une augmentation des perceptions et des sensations.

Si nous devions nous ranger à l’avis de la critique et à son mode d’expression, on pourrait presque dire que ce travail était tout à la fois divertissant et intelligent.

« Presque » dis-je, car la mise en scène est radicalement narrative et communicationnelle, l’usage de la vidéo relativement conventionnel, le jeu des comédiens un rien réaliste. « Presque », si l’on oublie que la Une de presse qui arrive sur écran central et rythme les épisodes de la vie des protagonistes, est un procédé déjà vu, par exemple, dans Citizen Kane (ce qui n’est pas un reproche)….

Presque ou, soudainement, pas du tout, quand Dominique (fille de Francon), baisée violemment par Howard, et donc violée, avoue au public, bien que se plaignant, qu’elle a pris du plaisir. Ce qui aura interpelé sans doute plusieurs spectateurs et spectatrices… et m’amène à refuser de cautionner le travail de Van Ove. Non d’un point de vue moraliste, non d’un point de vue de vierge effarouchée, mais plus simplement du point de vue d’un spectateur qui attend du théâtre qu’il ne reproduise pas systèmatiquement les conneries de l’extérieur, les stéréotypes et autres pensées figées, le machisme éternel et vulgaire qui sont des encouragements. Permettre cet énoncé, le relayer comme souvent, quand bien même il s’agirait de respecter l’auteur du roman et sa perception de la sexualité, me semble retentir au-delà et bien plus loin que la seule scène. Reconduire cet énoncé, c’est choisir de faire perdurer, à travers les pratiques linguistiques, les comportements idéologiques. Qu’en penser exactement ? était-il indispensable et n’y avait-il rien dans les 686 pages qui permette de s’abstenir ? Pour autant que Van Ove peut recourir à sa liberté de créateur, il aurait pu aussi imaginer plus qu’il n’a montré à cet endroit.

En définitive, The Fountainhead n’est rien moins qu’un spectacle construit sur le principe d’imitation où l’artifice technologique masque mal le classique qu’il est.

Pour en finir avec le désaccord

Cela étant dit, l’avis sur ce travail n’est pas partagé (cf. Jean-Pierre Thibaudat) et même il est incomparable de « génie » quand il est comparé à l’Hypérion de Malis.

Pour Jean-Pierre Thibaudat, c’est, je cite :

« un spectacle emblématique du festival »

« Une soirée d’une très grande richesse excitante au possible » même si ça dure 4H00.

« Sans doute la plus emblématique à ce jour de ce premier festival dirigé par Olivier Py puisque ce qui est central dans « Fountainhead » – le rôle, l’éthique et la vie de l’artiste –, est aussi constamment à l’ordre des jours et des soirs du festival au cœur de plusieurs créations et à travers le feu allumé par les Intermittents et précaires du spectacle… »

Et pour Malis pour qui il a une sorte d’affection paradoxale, on aura pu lire ce qui suit :

« Marie-José Malis, à tort et à raison »

« Ici Malis, non sans malice (c’est plus fort que moi), pousse à l’extrême ses partis pris de lenteur (figure du calme) et d’écoute douce (figure où la compréhension prime sur l’expression), jusqu’à un point de rupture. »

« Malis a donc raison mais elle a tort. Elle oublie que l’excès de silence entre les mots peut aboutir à effilocher les phrases en lambeaux incompréhensibles, elle oublie que le jeu de l’acteur se bonifie quand se fait le contact avec le public, tout le public. Ce n’est pas le cas. On peut voir là les signes d’un échec salutaire. »

« Malis s’est repliée sur elle-même, dans sa bulle créative, elle a oublié que le théâtre ne s’accomplit que devant un public constitué de citoyens […] De plus, à l’évidence, le spectacle n’étant pas tout à fait prêt (cela arrive), je n’aurais pas évoqué cet “ Hypérion ” si le spectacle de Ivo van Hove ne m’y avait invité, préférant attendre la reprise (dans tous les sens) à la rentrée du spectacle au théâtre d’Aubervilliers dont Marie-José Malis a pris la direction.

Avant d’achever et de formuler une synthèse en reprenant la parole du fils de Jean Vilar : je cite :

« Il (Ivo Van Ove) ne renvoie pas non plus ces deux héros, dos à dos. Il cherche une troisième voie. Une architecture solidaire ? Artistique et sociale à la fois ? Comme le disait Olivier Py sous les frondaisons de l’espace Pasteur, lieu des rencontres du festival :

“ Ce ne sont pas seulement des emplois qu’il faut créer pour demain, ce sont des hommes.” »

Ah, la troisième voie… La bayroutisation de la pensée, le consensus et le compromis comme parade à l’engagement net, l’exigence pour soi et pour les autres… La troisième voie…

Formulons ici une synthèse suspensive et ouvrons le débat… Le belge a raison car il parle à tous et, dixit la citation de Py, « forme des hommes »… Au regard de nos remarques sur l’épisode que nous avons souligné, j’en doute. Ivo Van Ove parle à tous parce que son texte est mimé, imité, parfois on peut même y retrouver le jeu des acteurs d’Ostermeier (l’interpellation du public en moins) et la manière dont l’Allemand actualise les pièces d’autres époques (ce qui n’est pas un reproche).

Et que reproche Thibaudat à Malis…. ? N’y avait-il pas un questionnement sur l’éthique dans Hypérion ? Thibaudat tait ce point. Il lui reproche « sa bulle créative », sa « lenteur », ses « excès » et son « extrémisme », qu’ « elle oublie que le jeu de l’acteur se bonifie quand se fait le contact avec le public », etc. Pourquoi ne pas lui reprocher aussi la musique d’Arvo Pärt (festina lente, à écouter en lien…)

Bref, il lui reproche une différence, une singularité et espère peut-être que le mot de « créateur » ne renvoie pas trop à la différence… Muller = Gruber, Kantor = Vassiliev… Et, dis-moi Jean-Pierre, j’attends que tu reproches à Régy et son Intérieur en japonais, et ses œuvres antérieures, sa lenteur, son désintérêt pour le public, sa différence….

Dans l’histoire des arts, on a nommé de manière différent ce qui pouvait relever ou non d’un enjeu esthétique… Marcuse parle de « Contraste » pour nommer ce qui fait « œuvre »… , Arendt parle de « l’Apparaître »… Malis, Brun, Régy, Araujo… relèvent sans doute de cela, de cette idée de Contraste, et d’Apparaître.

Désolé Jean-Pierre, on est toujours en désaccord.


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