Braunschweig en quête
Yannick Butel - 17 juillet 2012



Ramassée à gauche sur la page de couverture du programme délivré au public, la mention « d’après » – dans une police de caractère très fine qui contraste avec l’épaisseur des graisses d’encre rouge pour désigner le nom du metteur Stéphane Braunschweig – est lisible sans être vraiment remarquable. C’est pourtant à cet endroit du « D’après » qu’est l’enjeu de la mise en scène de Six Personnages en quête d’auteur de Luigi Pirandello, proposé aux Carmes. Ou une question qui se pose « Et qu’est-ce que c’est, un plateau de théâtre ? » dit la belle-fille.

D’après

« D’après » marquant non seulement la main mise du metteur en scène sur le texte, mais également la marge de liberté qu’il occupera vis-à-vis du texte, alors que le vingtième siècle (Sartre le déplorait) aura vu l’hégémonie du metteur en scène. Proposer un « d’après » revient donc à faire valoir un droit (que personne ne contestera) ou à prendre une précaution, observer une prudence. Dans l’esprit du « d’après », il s’agit alors d’être à la fois proche de l’objet intitial (ici la pièce de Pirandello), et de pouvoir observer une liberté qui nous en éloigne. Ainsi, « d’après » inscrit celui qui y recourt dans un geste où, entre proximité et éloignement, le metteur en scène doit trouver la juste mesure. C’est, si vous préférez, la parabole du porc-épic de Holderlin.

Dit autrement, si le texte de Pirandello peut être considéré comme un ensemble qui prendra le nom de « référence », le geste de Braunschweig peut être considéré comme un signe dérivé à la condition qu’il ne soit pas étranger à la référence. Faire du théâtre ou pratiquer la mise en scène « d’après », c’est donc toujours se mettre dans la position de celui qui est fidèle sans être celui qui est aliéné. Des références qui semblent indépassables : l’auteur, le texte, peut-être même certains des enjeux sémantiques du texte… seront épargnés par la liberté, qu’en droit, le metteur en scène peut exercer.

Quand l’adéquation existe entre l’auteur et le metteur en scène, quand le rien de liberté du metteur en scène « réhausse » le geste de l’auteur (Pirandello), alors on parlera d’une appréhension juste du second.

« D’après » induit ou impose donc un savant mélange ou un équilibre entre fidélité et liberté ; un statu quo entre auteur et metteur en scène, entre texte et mise en scène.

Faire du théâtre sur le mode du « d’après » est donc nécessairement périlleux puisqu’il suppose que l’un et l’autre des auteurs (entendons-le au sens large de celui qui endosse la responsabilité de l’œuvre) conservent cette identité d’auteur, au terme du travail. L’auteur qu’est l’écrivain et l’auteur qu’est le metteur en scène se retrouvent donc normalement dans un rapport d’égalité (parabole du porc-épic) où l’un livre son œuvre à un tiers qui la reçoit. Le tiers, penseur de celle-ci, la restitue à sa manière sans en trahir le fond. Car, rappelons-le, le fond est commun à l’écrivain comme au metteur en scène à qui l’on délégue le droit de trouver une forme.

C’est là un point important, car en définitive « d’après » induit un espace dialectique entre le fond et la forme. Sur le fond, on peut très bien, et délibérement, se contenter des notes explicatives de l’auteur-écrivain, se saisir de divers éléments biographiques, archives, notes etc. On peut aussi, c’est là une entreprise complexe, entreprendre de saisir le fond. C’est la tâche du lecteur. On parlera d’interprétation ou de régime herméneutique (ce qui désigne la mise en place d’un système de signification à même de produire du sens). Le texte de l’auteur-écrivain est alors l’objet d’une lecture (une analyse, une interprétation, un commentaire) qui, à son terme, met en avant les enjeux de l’œuvre de l’auteur-écrivain.

Quant à la forme, elle s’insrit dans la manière de trouver une épaisseur matérielle à la parole de l’auteur-écrivain. C’est un système de signes dont la corporéité permet d’élever à la visibilité le système de signe arbitraire qu’est le texte. La forme peut dès lors être plurielle et le « d’après » est un encouragement à trouver ces formes qui sont comme le développement du fond, sa reprise, son éclosion. Scénographie, jeu de l’acteur, travail chromatique, etc… sont quelques-uns des espaces formels où le travail sur les formes s’applique.

« D’après », me semble-t-il, est là dans son entier, à compter du moment où ce travail de modelage du fond a été entrepris.

D’après moi

Utilisant à notre profit le « d’après » qui, nous l’écrivions, induit une marge de liberté, il s’agira ici de glisser deux ou trois mots sur le texte de Pirandello. Il y a bien longtemps déjà, la lecture de cette œuvre m’avait paru intéressante. Moins pour sa fiction (la petite histoire) que pour ce qu’elle mettait en jeu du théâtre. Comprenons par-là que le motif dramatique n’était pas, pour le dire simplement, « palpitant ». L’errance de personnages, leurs confessions interminables, la multiplication des intrigues… et des dialogues répétitifs entre les uns et les autres inscrivaient le tout dans un statisme qui était loin de faire sens. J’étais peut-être, alors, un jeune homme pressé.

Pour autant, et malgré le déploiement d’un espace didactique qui me paraîssait interminable, et où les personnages sont les porteurs de leurs états atrophiés, il y avait quelque chose de fascinant dans ce texte. Les thèmes y foisonnaient. Celui de l’abandon et de l’orphelin. Celui de l’incertitude et du doute. Celui de l’art de l’acteur. Celui de la réconciliation, surtout et notamment, toujours incertaine, toujours provisoire ou différée. Dans cette pièce donnée d’un seul mouvement, il y avait un goût pour le labyrinthe, pour le dédale, pour le pluriel. Et j’étais heureux , bien plus tard, de lire Barthes et ses pensées sur le sujet pluriel. Il y avait, et l’on pourrait ne pas clore, un goût pour le brouillage et le brouillon qui faisait de ces personnages et de leurs vis-à-vis les acteurs, un jeu où le « tu me joues » s’inquiétait de l’ordre pronominal où le risque du « tu te joues » mettait en cause, en place, en tension la question du « jouer ». Regardant le Pirandello de Braunschweig, c’est moins cela que je voyais, que ces idées qui me revenaient et dont je me souvenais.

Avec Six personnages en quête d’auteur, Pirandello avait donc écrit une pièce, certes, mais surtout il avait participé aux discussions qui animent les cercles littéraires et dramatiques. Il nous interrogeait sur l’interprétation. Mot duel qui appartient autant au champ littéraire en quête de signification qu’au théâtre quand l’acteur vient en front de scène.

Un essai poétique sur l’interprétation était donc là à l’œuvre où les identités du Directeur (gardien du sens), celles de l’acteur (porteurs du sens arrêté par le Directeur) et celles des personnages (allégories de l’œuvre qui se refuse toujours) faisaient de cette communauté assemblée, le cercle des lecteurs (ceux qui ne savent pas, mais cherchent). Idée reprise dans la présence de certains des personnages de cette pièce, muets, qui prolongent l’idée d’une œuvre inachevée. Ou plutôt de l’œuvre qui, dans son rapport au lecteur, s’inscrit dans un inachevé, un différé, voire un différend comme le développaient plusieurs scènes qui soulignent les désaccords qui portent sur l’interprétation. Et de regarder les scènes de répétition comme autant de tatonnements et de tentatives où la question de la lecture s’inscrit dans un espace d’incertitude.

Que resterait-il de cela ?

Une bande d’acteurs pris dans une mise en scène où, l’immobilité devient inertie. Un jeu qui tire sur la cocasserie. Une pièce où d’aucuns prétendent au « dépoussiérage », quand en fait la poussière est poussée sous le tapis. Ramener Facebook, la téléréalité, et l’auteur qui apparaît à la fin, et flingue le metteur en scène… Bon, voilà…

Sur le plateau, un mobile immense, à deux parois blanches, en forme de feuilleté (de cahier ouvert, presque, disposé en face du spectateur) était ramené au centre de la scène. Les comédiens y viendront de temps en temps comme s’il s’agissait du lieu de l’exécution. De temps en temps seulement, car le plus souvent ils joueront de part et d’autres un affrontement un rien figé. C’est dommage. Sur ce feuilleté, ces pages blanches… on aurait pu croire un instant que ces comédiens pouvaient être les petits graphes d’une écriture en devenir. Mais ce n’était qu’imagination. Ces pages, en front de scène, seront restées vierges. Ou quand soudain, l’angoisse de la page blanche de l’auteur/metteur en scène en manque d’inspiration, gagna aussi le spectateur, que la scène privait d’imagination. Et de voir l’immense page blanche s’effondrer sur le plateau, à la dernière image... Comme le signe d’une fin qui n’aura pas trouvé à s’orienter.



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