Rizzo va mezzo puis forte
Yannick Butel - 18 juillet 2012



Au gymnase Saint-Joseph, Christian Rizzo et Kerem Gelebek proposent Sakinan Goze Çop Batar. Une pièce chorégraphique de 50 minutes, une énigme qui alerte le regard.

Philosopher, Danser.

Autour de ses créations, Christian Rizzo développe, à la marge des conférences de presse et des rendez-vous, une pensée sur son travail qu’il livre tel un philosophe du corps, du théâtre et de la danse, pris dans les formes de l’abstraction, de la figuration et de la narration. Ce qui l’intéresse, c’est « l’observation du réel ». « Je scrute les rapports entre les gens, les micro-événements qui surgissent au coin de la rue. Je m’intéresse aux situations qu’esquissent les corps dans les environnements les plus prosaïques. Deux personnes qui s’embrassent au rayon lessive d’une grande surface peuvent soudain métamorphoser l’atmosphère des lieux. D’autres clients du magasin s’arrêtent, les regardent. Le temps suspend son envol. Des brèches s’ouvrent dans le quotidien. De façon non-mimétique et non psychologique, je m’efforce de compléter ce que je puise au cœur du réel » dit-il. Une manière pour lui de faire apparaître des situations que l’on ne voit plus parce qu’elles n’ont a priori rien de spectaculaire. La scène permet de recadrer les choses, d’intensifier les présences et de condenser les gestes pour libérer leurs charges émotionnelles. En Philosophe de la présence, ce qui le guide, c’est « L’énergie que les danseurs libèrent et qui constitue l’armature de toutes leurs actions. Il me semble important de matérialiser, d’une manière ou d’une autre, ce rapport à la production d’énergie, à la « dépense » comme dirait Georges Bataille. Une manière encore de douter dans un monde saturé de convictions où l’incertitude est toujours un moyen de mettre en mouvement, puisque le doute, comme il l’écrit : « est une promesse de nouveauté ».

Avec Sakinan Goze Çop Batar, né du désir de danser, Christian Rizzo a réalisé qu’il ne désirait plus, finalement, être sur scène. S’il dansait déjà à travers les danseurs qu’il mettait en scène – « Dans mes spectacles, je dis toujours "je" à travers d’autres personnes que moi. Mon individualité se fond dans la multiplicité scénique : les corps et les voix des danseurs mais aussi la musique, la lumière, le décor... Toutes mes pièces sont sous-tendues par une dramaturgie autobiographique, comme un fil conducteur qui, avec le temps, devient de plus en plus visible » –, sa rencontre avec Kerem Gelebek, au CNDC d’Angers, l’inscrit dans une nouvelle démarche de transmission. Moment où il lègue sa recherche tout en en offrant la quête. Instant où Rizzo et Gelebek forment un troisième où la danse est le territoire commun de la pensée au point que Rizzo conservera le titre que lui a murmuré Gelebek : « : « c’est l’œil que tu protèges qui sera perforé ». Et Rizzo d’ajouter, en commentant la traduction de ce dicton turc, soufflé par le jeune exilé : « Autrement dit, c’est quand on se tient trop sur ses gardes que le pire finit par se produire. Cette formule a une valeur quasi-programmatique, elle s’adresse au public comme un résumé ou plutôt une condensation de mon esthétique : regardez juste ce qui arrive et tout se passera bien ».

Complicité avouée et travail commun, donc, que Christian Rizzo, non sans sourire, regarde comme le geste d’un « solo par procuration ».

Un solo que Rizzo a construit et a pensé comme une série d’études, à la manière des arts graphiques : étude pour un homme dans un coin, étude pour homme avec une table, étude pour homme avec une plante… Et que l’histoire de Kerem Gelebek (qui a quitté son pays, la Turquie, pour venir danser en France et s’installer à Berlin, tient dans la proximité du thème de l’exil. « Mettre en scène l’exil qui n’est pas tant géographique ou politique, qu’existentiel » dit Christian Rizzo, en achevant « c’est une sorte d’exil à soi-même emprunt de mélancolie ». Ou quand le geste de la transmission, celui du passeur d’un désir, lègue avec le don, une part de soi qui mutile la part qui reste.
De Zarathoustra, de l’alpiniste, et autres solitudes

Cube vertical couleur bois sur plan horizontal. Au sommet, assis en surplomb du vide, un homme avec un sac à dos qui tient de la silhouette de Ganz dans Les Ailes du désir de Wenders. Image d’une solitude où le corps contemplant le vide, le regard, lui, est tourné vers les pensées profondes et intérieures. Figure de l’alpiniste, encore, ou du randonneur qui, ayant gagné le point le plus haut d’un espace qui l’habitait et ayant pris le temps du point de vue, redescend bientôt le long de ce monolithe aux paroies lisses. Première étude qui s’étire au long d’un son lointain soufflé qui rappelle que les méditations et autres formes de la pensée se tiennent hors d’atteinte des espaces horizontaux saturés. Etude augurale où l’isolement, qui a pour compagnon l’immobilité, est un état autant qu’un espace. Au geste lent qui aura ouvert ces tableaux insolites, l’homme chamanique qu’il est redevenu dispose alors quelques reliques au sol qui l’accueille. Quelques cailloux en guise d’osselet du hasard, quelques lettres rouges écrivent HERE (comment dire « ICI » a créé un jour Rizzo), etc… La seconde étude est l’expansion de la première. Elle en est la forme humble où le danseur s’exécute en ralentissements soutenus. Et le son musical qui l’accompagne ne fait entendre qu’un doux bruit d’avant la parole. Ce qui se dit, dans le geste, dans le son… est alors travaillé par les énergies dociles d’un autre monde. Se substituera à ces séquences, une troisième étude où l’accélération du mouvement, et l’amplitude sonore s’affirmeront. C’est moins sans doute celle d’une rupture que celle d’une ouverture aux forces vives, aux esprits désengourdis… A la lenteur méditative succède ainsi un autre rythme qui est celui de la pensée qui se met à danser. L’alpiniste pourrait « ici » et « maintenant » se confondre avec la figure de Zarathoustra : le danseur philosophe qu’il était.

Le « danser » devient plus ferme, plus affirmé sur le rythme grandissant de Here we are now, autour de la chaise renversée extraite de la boite, de la plante protégée par un bonnet, du monolithe qui est devenu une table… et bientôt de THERE : là, (ou HERE auquel Kerem a rajouté un T). Au sol, les découpes lumières noires, sur fond sable, exigeraient que Gilles Deleuze, en expose la logique du sens. C’est-à-dire en modèle le régime sensible. Mais à voir comment Kerem danse au-delà du plan, cherchant dans les marges et l’obscurité de quoi continuer à « bouger » et à danser, on se prend à regarder ces formes géométriques comme des espaces qui ne peuvent être occupés. Comme si, ces formes noires invitaient à penser d’autres passages.

Œuvre non dépossédée de sa résistance, et loin du souci de communication parce que l’œuvre n’est que résistance et pas communication (plaidait Deleuze), Sakinan Goze Çop Batar est construit sur le mode d’une énigme anatomique. A l’endroit précis d’un corps inconnu où le geste est le conducteur du regard qui, déplacé, saisit des instants de présence, des nappes sensibles. Une entrée, d’une certaine manière, dans un atelier, une forge des sensations où l’aura se tient en chaque image. Ou les choses vues, pour autant qu’elles n’ont plus de noms, n’en demeurent pas moins des états sensibles que le regard, anti-chambre de la parole, saisit dans le silence qui est cet état tumultueux et doux de l’esprit en travail.



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