Tu t’en vas…
Yannick Butel - 19 juillet 2012



Chronique d’un spectateur qui fuit parfois le lieu où il devrait se tenir... "Tu t’en vas" est une auto-analyse, libre, qui porte sur le départ d’un spectateur du spectacle auquel il assiste... Au gré des idées, l’article sera augmenté. En l’état, c’est donc une sorte de road movie en construction

Il y a dans le geste du « spectateur qui s’en va » et qui « quitte la salle obscure » quelque chose à éclaircir. Aussi, nous proposons nous d’ouvrir là-dessus un fichier que nous baptiserons « Tu t’en vas » (fameux tub d’Alain Barrière qui a bercé nos jeunes années malgré nous, et que notre mère écoutait en boucle, nous imposant l’immobilité pendant qu’elle relisait nos « textes-libres »).

Avouons-le encore avant de poursuivre, l’urgence qui se manifeste à écrire là-dessus ne tient pas au regard que nous portons sur ces spectateurs qui quittent la salle. Non. Notre réflexion se nourrira de notre « pratique », il est vrai assez mince en la matière, puisque ce n’est qu’à trois reprises, dans notre carrière de spectateur, que nous avons quitté notre fauteuil. Trois fois seulement en 30 ans d’expérience, trois fois seulement : une fois en 1991, une autre en 2001, et une fois en juillet 2012.

La nécessité d’écrire là-dessus tiendrait alors peut-être au désir de trouver une explication à notre culpabilité qui, lors de la 66ème édition du festival d’Avignon, à l’occasion de la proposition de Jean-François Matignon, a vu le jour alors que nous quittions la salle deux quarts d’heure après le début.

La nécessité d’en parler est d’autant plus vive que notre activité de critique (laquelle veut que nous prenions la parole sur les spectacles proposés) n’a pu s’exercer à cet endroit-là puisque n’ayant tout vu, il nous était interdit de prendre la parole sur ce qui, quand nous le commentons, nous impose d’avoir tout vécu.

Peut-être est-ce d’ailleurs à l’endroit du vu et du vécu que cela se joue, si l’on peut admettre que parfois et bizarrement, n’ayant pas tout vu, nous avons tout même le sentiment d’avoir tout vécu. Par un raccourci qui tient donc d’une loi nouvelle invérifiable, il n’est pas nécessaire de faire l’expérience entière d’une chose pour en saisir la totalité.

Par ailleurs, et sans dout afin de nous distancier de la culpabilité éprouvée, peut-être nous faut-il croire que c’est moins le spectateur qui part que l’œuvre qui le repousse. Les lois physiques de cet état de fait provocant dès lors un mouvement visible qui nous permet de constater que le spectateur gagne la sortie parce qu’il y est conduit, pour avoir été éconduit.

Ne tergiversons pas… Partir, c’est donc emblématiquement incarner un mouvement qui procède d’une volonté ou d’une contrainte. Volonté du sujet qui s’en va, contrainte qui s’exerce sur le sujet qui ne peut rester. Dans ce système binaire qui renvoie à la relation du sujet à l’objet, et réciproquement, le renfort de la psychanalyse et autres savoirs du champ analytique permettraient sans doute de montrer que la séparation entre le sujet et l’objet est moindre que celle que nous avançons. Notre penchant pour les géométries simples, et notre désir de ne pas caricaturer cet espace complexe, nous maintiendra dans des canevas spéculatifs plus proches de la phénoménologie.

Partir, rester… un œil vers la scène, l’autre vers la sortie… D’une certaine manière, la place de spectateur est toujours inscrite dans une schize, un état duel qui est, en définitive, la marque d’une fragilité du sujet qu’il est. Une précarité, dirons-nous, dans le rôle et la tâche que lui fait endosser l’œuvre qui l’inscrit dans une responsabilité peut-être trop importante pour lui.

Aussi, quitter le spectacle, c’est d’une manière (incertaine ?), fuir la responsabilité qui incombe au spectateur abrité dans le sujet.

Au terme de ce premier mouvement d’une pensée qui ne résiste pas à l’esprit d’escalier, envisageons alors, et plus simplement, d’abandonner l’idée de spectateur pour lui substituer celle de sujet ou d’être.

Si nous retraduisons ce que nous avons jusqu’à maintenant écrit, alors le moment du spectacle est celui où le sujet demeure ou au contraire le moment où le sujet fuit.

Entendons bien ce qu’induit l’expression « le sujet fuit ».

D’une part, il s’agit bien, là, de nommer un sujet qui s’extirpe d’un espace et d’un temps où, il en a le sentiment, il ne peut plus rester. Il fuit ce qui l’agace, l’insupporte, le malmène. Le jugement est, à cet endroit, l’une des façons qu’il a de justifier son départ. Le « ça ne me plaît pas » ou le « c’est imbécile », ou le « non, c’est trop », ou le « vraiment, non mais vraiment »… seront les marques linguistiques d’un désavoeu et d’une rupture. Fuir, c’est donc rompre au nom d’arguments (érigés en jugements) qui marquent un désarroi et un désaccord qui portent, c’est selon, sur une forme, un contenu, un mouvement, une mise en scène. Le désaccord est donc, toujours, d’une certaine manière, un « état de dramaturge ». Si nous devions trouver un autre équivalent à cet « état de dramaturge », nous pourrions tout simplement dire que le temps du spectacle suppose un « art de la rencontre » où ce qui est en jeu tient autant à ce qui est mis en avant qu’à ce qui est reçu. Dès lors qu’il n’y a plus d’adéquation entre l’un et l’autre, la rencontre n’a plus lieu. L’œuvre qui suppose dans son fonctionnement un « art de la rencontre » ne jouant plus ce rôle, la séparation est donc inéluctable.

Mais fuir n’est pas là dans son entier, et c’est à un autre endroit que nous l’appréhenderons. Le « sujet fuit » disons-nous. Et par-là, nous entendons qu’il se vide.

Il s’évide.

La disparition du spectateur de la salle alors qu’il avait convenu que tout est possible, qu’il n’y a pas de certitudes, que rien n’est donné à l’avance, que la scène est toujours ce moment où ce qui arrive doit arriver… la disparition du spectateur qui sait que son engagement ne convoque pas pour autant le contentement… Cette disparition a donc à voir avec la fuite, avec l’évidemment, avec, finalement, une peur qui procède de quelque chose que l’on craint de perdre.

« Le sujet fuit », écrivons-nous, et ce qui se dessine n’a donc plus rien à voir avec un rejet, avec un jugement, avec une sanction. Non, ce n’est plus en ces termes que l’art de la rencontre est convoqué. Ce qui arrive, c’est autre chose qui a tout à voir avec un autre enjeu. Dire que le sujet se vide, qu’il craint de s’évider, c’est rappeler que le spectateur, dans le temps de la présentation et de la représentation est impliqué autrement que sous le seul régime du spectateur. C’est peut-être avancer que ce qu’il regarde, le regarde. Ça le regarde (le concerne).

Ça le fouille.

Dans l’art de la rencontre, il y a ainsi une pratique archéologique où l’objet n’est rien moins qu’une sorte d’outil qui s’exerce sur le sujet.

Que la fuite puisse le sauver de l’évidemment est alors autrement plus complexe. Qu’est-ce qui pourrait fuir ou, disons-le autrement, qu’est-ce qui pourrait apparaître que le sujet ne tient pas à voir paraître. Car si l’archéologie nous renseigne sur un point, c’est qu’elle fait apparaître une histoire. C’est le propre de l’archéologie. Et si le vide est un état, on sait aussi que le vide n’existe pas puisque la nature en horreur. Dès que le vide se fait, il y a donc autre chose. Qu’est-ce que cette chose alors ?

Pas facile de répondre là-dessus.

Ce qui comble l’espace vide, c’est une chose sans doute suffisamment inquiétante et étrange pour que ça pousse le sujet à fuir. Ce qui vient dans le vide, c’est donc une peur disons-nous. Et donc, c’est la nature de cette peur qui est à identifier. Nous parlons d’une histoire… peut-être alors que l’histoire est la nature de cette peur.

Ou quand une mise en scène vient prendre la place d’une histoire. Celle que je me suis inventé, celle que j’ai construite, celle que je tente de construire.

A cet endroit de la réflexion que je suspendrai, il semblerait donc que parfois certaines fictions nuisent à la construction de l’Histoire. Une équation finalement à deux lettres, ou quand le petit « h » s’en prend au grand « H ».

« h » nuirait ainsi à « H ».

en cours de construction…



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