L’Ami des peuples d’Ostermeier
Yannick Butel - 19 juillet 2012



Une énième fois, après Maison de Poupée, Solness le constructeur, Hedda Gabbler, John Gabriel Borkman et prochainement Les Revenants, Thomas Ostremeier vient à Ibsen en proposant, place de l’horloge, dans le cadre du 66ème Festival d’Avignon, et sur fond de crise mondiale, Un Ennemi du peuple. Une nouvelle immersion dans une œuvre dramatique du XIXème siècle qui, adaptée aux enjeux économico-politico-moraux d’aujourd’hui fait entendre (et la salle y participera) une bronca contre le monde politique et ses valets. Etrange moment où les spectateurs deviennent les aficionados d’une mise en scène qui leur demandait de prendre le temps de la réflexion. Un moment dans la lignée du renoncement et du reniement de Galilée... entre drame et pitrerie.


Ibsen : "On ne devrait jamais mettre son meilleur pantalon quand on va lutter…"

C’est un homme seul, entouré de sa femme et de ses fils, qu’Ibsen met en scène dans Un Ennemi du peuple alors que la pièce, écrite en 1882, s’achève. Un homme qui a tout perdu, au sein de la société dont il était l’un des notables (un docteur), et que les événements de la vie révèlent comme une sorte de figure trop rigoureuse et intrangisante pour un monde médiocre. « Médiocre » qui, Blanchot nous le rappelle dans L’Entretien infini, veut juste dire « moyen ». En d’autres termes, si l’on devait « politiser » la lecture de cette pièce (ce qui n’est qu’une manière de la lire ) ; il s’agirait alors de regarder comment s’affrontent deux états humains qui forment, à terme, un espace tragique où le signe de la démesure s’organise autour et à partir, de la représentation, et donc du heurt, entre l’extrême rigueur et la médiocrité. L’une et l’autre de ses dimensions humaines, coexistantes dans le même plan (le même petit espace social), s’excluant par nature, mais aussi vivant dans la contagion et la contamination de l’une et de l’autre au gré des situations. Ou, et c’est l’une des questions ibséniennes qui lui vaut d’être l’un des pères de la « tragédie naturaliste », une manière de faire de son théâtre un laboratoire où la scène devient cette lentille qui permet d’observer, à travers les personnages et une fable complexe, leurs gènes de mutabilité et d’adaptabilité ; ou au contraire le germe de leur résistance, au risque d’être les chevilles ouvrières de leur disparition, de leur exclusion… de l’ensemble auquel ils appartenait. Car, et ne nous trompons pas, Ibsen contemporain du développement scientifique et des nouvelles thèses qui paraissent, transpose à la scène moins le protocole des tragédies grecques, qu’il ne relaie la théorisation scientifique héritée de Darwin sur l’adaptation : s’adapter ou crever, voire dans une mesure moindre quand il s’agit du « vivre ensemble » : s’exclure pour devenir soi-même ou se renier pour être comme les autres.

Ainsi, on ne compte plus, chez Ibsen, les motifs du « corps social malade » qui, par héritage génétique, par maladie infectieuse, par pathologie chronique et autres tumeurs de l’esprit, par mutilation ou handicap arbitraires… forment la toile de fond de ces fables modernes.

Pas une pièce d’Ibsen n’échappe au motif de la névrose qui fait de chaque personnage le catalyseur d’un drame où l’inflammation, au contact de cette « peste » qu’est l’Autre, finit par se déclencher.

Nora s’excluera en conscience, Hedda se liquidera, Boorkman se marginalisera…

Dans la petite ville de province dont l’économie et le développement reposent sur la médicalisation et les Thermes (la première traduction dit « Les Bains »), Thomas Stockmann (père de famille d’une fille institutrice et de deux garçons) constate une pollution qui met en danger les patients qui viennent se soigner. Contre les intérêts de la ville d’eau, ses habitants, les autorités administratives et politiques (dont son frère Peter), il décide de révéler cette information. Un combat s’engage dès lors entre lui et les citoyens de la ville, jusqu’à ce que, après diverses tentatives de corruption ou d’intimidation, abandonné par tous et trahi par ses amis du Journal du Peuple, Thomas soit mis en procès par la majorité des administrés qui se ligue contre lui. Il se retrouve dès lors au ban de la société. Il s’est révélé être l’Ennemi du peuple.

Le temps du développement de cette intrigue, on aura entendu quelques sentances radicales comme lors de son échange avec Billing « la majorité est toujours dans le vrai » auquel le docteur répondra « la majorité n’a jamais raison ». Ou « Toutes nos sources de la vie intellectuelle sont empoisonnées et notre société civile repose sur le sol corrompu du mensonge ». Ou, en guise de maxime valant pour l’éternité « l’homme le plus puissant du monde, c’est celui qui est seul ». Et, « Je voudrais anénantir ces animaux nuisibles », en parlant des compromis, des corrompus, de la majorité qui s’oppose à lui...

Drame de la vérité, autopsie de la petite société que forment les intellectuels, réquisitoire contre les modèles démocratiques et leurs dérives, procès des majorités aveugles et ignorantes sollicitées sur ce qu’elles ne comprennent pas, débat sur le monde des privilégiés (économistes, politiques), questionnement sur les « hérétiques », interrogation sur l’engagement radical, Stockmann, alias Ibsen, porte voix en exil, prédicateur ou révolutionnaire, « comédie » comme hésite à la qualifier Ibsen… La correspondance d’Ibsen avec ses contemporains Brandes et Bjornson est riche des pistes soulevées trop rapidement ici où la pensée et le regard d’Ibsen, sur le fonctionnement du social, sont pour le moins l’expression d’une « supériorité » et d’un « orgueil » de l’auteur.

Du seul point de vue littéraire et dramatique, la pièce d’Ibsen reprend la structuration du mythe de l’affrontement des deux frères, repose sur le principe du choix conscient loin de l’até grecque qui n’est que choix erroné, s’inscrit dans son époque où la philosophie politique interroge la conscience du sujet quand préalablement elle questionnait l’organisation de la communauté. Les temps ont changé, et c’est Arendt qui pourrait nous aider à lire Ibsen, plus que les traités de rhétorique et de dialectique d’Aristote. C’est Arendt qui, s’attachant à penser les modèles de développement du républicanisme, et réinterrogeant l’agora, exprimerait peut-être le mieux l’enjeu de L’Ennemi du peuple et notamment celui que porte le rôle de Thomas qui est celui qui fait l’expérience de l’autre. Moment où, alors que son frère pense la politique en terme de domination, Thomas, lui, s’y mesure. C’est à cet endroit que la pièce d’Ibsen, in fine, est une pièce politique puisqu’elle met en scène les deux figures du politique devant la communauté : celui qui la domine, celui qui s’y mesure.

Ostermeier, Ökonomie und Wahrheit

Ne s’embarrassera pas d’un "tout" de la pièce qui, ici, est écourtée et coupée. Pièce d’Ibsen suspendue au moment de la tentative de corruption, par son beau-père, de Thomas et qui ne fait pas entendre la détermination de Stockmann de vouloir fonder un nouvel ordre de l’apprentissage. Un entêtement ou un engagement militant pour une nouvelle société qui fonctionnerait à la vérité (bonne ou pas, à dire). Une radicalité qui conduit Stockmann à rester sur place, à retirer ses enfants de l’école, à chercher de nouvelles têtes à éduquer.

Ostermeïer en rompant avec cette fin, pour autant, fait le job brechtien qui rode, ici et là, le temps de la représentation. A la dernière image, devant la tentation de la corruption ou de la récupération, Thomas et sa femme, à l’unisson quand il lève leur bière, silencieux dans la complicité, permettent au spectateur de se poser la seule question ouverte : alors, ils vont tomber ou ils vont résister. Pratique brechtienne du théâtre, finement posée, qui fait qu’on ressort de l’Opéra-Théâtre différent de la manière dont on y était entré. Avec un doute, avec moins de certitude, peut-être une question : "A quel moment le renoncement à soi, le souci de soi, sera l’objet d’un renoncement afin que l’avenir (plus grand que soi) de la communauté soit le devenir d’un Nous ?"

Avant ça, dans un décor d’appartement pour jeunes gens qui prisent la communauté, la musique rock des années 60-70, les soirées d’ivresse, les canapés aux volutes de fumées/fumettes… dans un appartement où le spectre de woodstock plane comme le modèle d’un art de vivre différent… dans un appartement où le monde des idées et celui des pensées vivent encore leurs jeunes années et où la parole est encore celle des rêves pas fanés… au rythme de la bouffe vite faite où le plat collectif des pasta est encore l’anti-modèle de la portion du traiteur bourgeois…. Là, au rythme des cris de bébé (nouveauté par rapport à Ibsen, et il y en aura bien d’autres)… là, pensons Ici et Maintenant, un groupe qui avance en âge et qui pourrait se laisser aller à l’embourgeoisement, continue de vivre à quelques dizaines de kilomètres heure de plus.

On est là, comme c’est écrit sur les murs de cette black box, chez Stockmann joué par le génial Stefan Stern (blouson de cuir, cheveu gras) qui a déclaré la guerre à son frère et ne rechigne pas à une « bonne petite dose d’ultra violence verbal, dixit Orange Mécanique ». On l’aime. On y voit un frère, une lointaine silhouette de la bande à Baader. Chez Stockmann, c’est un peu comme chez Marcos, comme chez les guerilleros, les insoumis et les alter-mondialistes. C’est un terroriste, mais seulement de la pensée. C’est donc recevable par le bourgeois du parterre et les sans-combines du balcon du théâtre qui vont s’y identifier. Ça sera bientôt, et on y reviendra.

Ça part bien, en tous les cas. Ça watt. Le frero du théâtre fait des émules et, dans un mouvement manichéen qui te nique le neurone engourdi par la chaleur, on plaint son p’tit frère Peter (Ingo Hülsmann, en costume trois pièces gris, cravate et chemise blanche empoté dans son job de salop de décideur qu’il joue parfaitement en courant, en se cachant). Oh qu’il est pas gentil le petit frère aux intérêts municipaux qui veut convertir Stockmann à la politique où la valeur de la morale est fonction des cours et des intérêts du notable local. Oh, on l’aime tout de suite pas, même si on voit le frère qu’a fait une croix sur tout et qui regarde son frero thomas porter la sienne. Et le public lui ? Lui, il sait que c’est le méchant. Il voit le costume trois pièces. Il voit la cravate. Et le mec dans son polo lacoste qui est à côté de moi (équivalent du costume tois pièces pour bobo en vacances). Il l’aime pas Peter. C’est mon voisin, le même qui faisait part à haute voix de son admiration pour Nouveau Roman d’Honoré dont il disait, je vous le donne en mille pour vous faire une idée du cadavre qu’est sa pensée : « j’ai adoré (ça swing et rime avec Honoré )… J’ai tellement aimé Jérome Lindon, Catherine et Alain Robbe-Grillet… Bon, je me demande ce qu’un jeune peut y comprendre ». Y dit ça mon voisin de droite (il était à ma droite). Et c’est une pensée de vieux qui convoque arbitrairement une citation de Brecht : "le théâtre devient lentement un bordel pour le contentement de putain". Et bientôt il votera à main levée pour rejoindre Stockmann au moment des débats.

Ostermeier est aux manettes de cet Ibsen qui fait trembler la scène et la salle. Les rencontres entre ces mondes et leurs agents vont de pensées sismiques en violences verbales, de suspensions inquiétantes en silences de judas où la trahison et la stratégie, s’opposant à la naïveté et à la radicalité, contistuent l’humus d’une société animal et humaine, tour à tour l’une et l’autre. Dans la salle de REDAKTION, Thomas vivra ses dernières heures d’illusion, la naissance de solitude, son incarcération dans l’isolement. Son article tant prisé par Hovstad (Christoph Gawenda, l’intello retourné, jean sale et cheveu en bataille qui abandonne avant même d’avoir lutté) sera, dans cette salle du Journal du Peuple, oublié. Il ne reste plus qu’à Thomas, qui sort de ces bureaux de la compromission et des petits intérêts privés, que le débat public pour faire entendre son autorité. Et de regarder l’image d’un journaliste pris en flagrant délit de manque de déontologie, après avoir cherché des arguments, se remettre son casque/écouteur qui diffuse de la musique engagée partagée par le public. I am what I am. Et ce n’est pas beau à constater.

Viendra alors l’épisode de la White box, peinte au balai, à la va vite, et qui servira de toile de fond au meeting organisé pour les débats contradictoires. Moment de justifications du frère, moment de déclarations du frère… La guerre des frères est déclarée et aura bien lieu devant le parterre qui, soudain, se trouve être pris pour l’assemblée des citoyens de la petite ville. Discours en pleine lumière rallumée dans la salle. Discours de campagne où les uns posent l’argument économique comme argument majeur (si travaux, augmentation des impôts). Pour l’autre, Stockmann le brave ou l’idiot, constat de ce qu’est le développement cérébral de l’humanité. Ostermeier incruste un pamphlet sur la crise mondiale, l’endettement, etc… (Pas très loin du texte d’Ibsen qui vivait ses crises à lui). On partage le paradigme du bordel social, des menteurs en cols blancs, de la délinquence politique, du nouveau monstre qu’est Moloch l’économique qui priverait de l’ange gardien qu’est la vetueuse politique… Image d’actualité aussi où le discours raisonnable des uns s’oppose au discours de vérité de l’autre… ou vaguement, des allemands parlent au français comme si soudain, horreur MERKOSY faisait son apparition. Retour des spectres ou, malheureusement, rejetons du politique indépassablement pauvres en arguments qui oscillent entre les politiques de rigueur, l’austérité pour tous, la protection de quelques-uns. D’une synthèse que j’emprunte à Gramsci : « mutualisation des pertes et privatisation des profits »… C’est l’adage, et il n’y aura malheureusement pas de changements. Pas plus demain, qu’hier…

Et là, à la phrase « il faut exterminer des animaux nuisibles » que sont les politiques. Ostermeïer lance le débat dans la salle. « Vous êtes, vous démocrates, pour l’extermination ? Votez à main levée »… Ouah. Et ça vote, moi y compris, je vote pour l’extermination. Le micro qui circule dans la salle devient alors le médium de la parole citoyenne. Justification, exemples, agressions… ça débat. Ça dégueule sur les ouvriers de Peugeot qu’un écologiste veut reclasser. Ça gerbe sur le Médiator. Ça auréole la démocratie…

On est dans le théâtre participatif [1]](en écho à ce que l’on connaît aujourd’hui en France), là où depuis 60 ans, à la périphérie des pays riches, les pauvres et les asservis, par exemple au Brésil, pratiquait avec Boal et son Théâtre de l’opprimé, un théâtre d’agitation urbaine, entre autres.

Dommage que Monsieur le Président Hollande et Madame la ministre de la Culture Fileppetti aient préféré se rendre au Pirandello de Braunschweig, plutôt qu’à L’Ennemi du Peuple d’Ostermeier. Ah, ces agendas…

Ça ressemble maintenant à l’Odéon de 68, et à Barrault qui nous rappelait la différence entre démocratie et dictature : « la dictature c’est ferme ta gueule, la démocratie c’est cause toujours ».

Ça vole, ça fuse… le public est révolutionnaire mais s’attache à sauver le système qui maintient ses privilèges. Vive la démocratie, à mort le politique serait finalement la synthèse d’un peuple de spectateurs qui n’a peur d’aucune contradiction.

Et Stockmann Thomas de prendre pleine poire les poches de peinture qui sont lancées de la salle par les acteurs qui sont descendus dans le public. Le voir réduit à s’abriter derrière le pupitre qui lui sert de boucliers de protection. Lui, la cible ne s’en relèvera pas et l’accablement marque la suite.

Vivant, le spectacle est bien vivant. Nerveux au sens artaudien du terme. Philosophique au sens brechtien du mot. Insouciant parfois, dans la manière de plier une brassière. Mélancolique parfois, dans la manière de décapsuler une bière. Cruel, violent, tendre et aimant aussi. Le groupe de la Schaubühne est un collectif de virtuoses, d’acteurs accomplis, de gymnaste en lisière de la folie. Et de distinguer alors, dans le titre de l’article du journal mis à disposition à l’entrée, le petit enjeu de ce travail. Ökonomie und Wahrheit : traduisons Economie ou Vérité. Comme aussi, j’ai pu le lire Dichtung und Wahrheit : Poésie et Vérité, chez le philosophe Gadamer. Ou quand la pensée de la vérité se heurte à tous les pragmatismes. Alors une chose me vient en quittant la salle, un mot de Müller, un bout de phrase apprise par cœur dans un allemand fautif (pardon) : « Meine gedenken sind wunden in mein Gehirn. Mein Gehirn ist ein Narb ». Et de me dire, que le redetung benjaminien (le bavardage) qui caractérise le système politique est ce qui nous tient éloigné de Die Rede politique. La Parole politique. A quand des « êtres de Parole » serait la question.



[1En 1893 l’anarchie était fort à la mode parmi un grand nombre de jeunes gens. C’est parmi eux que furent recrutés les figurants du quatrième acte, et la représentation fut précédée d’une conférence de Laurent Tailhade. C’est dire que l’interprétation de la pièce, acquise d’avance, fut bien différente de celles qui avaient été exprimées jusqu’alors, notamment en Norvège. On cria : Vive l’anarchie ! L’atmosphère était pourtant assez analogue à celle de 1893, car on était en pleine affaire Dreyfus, et l’on criait : Vive Ibsen ! pour finir par : Vive Zola ! [...].Extrait de l’introduction à Un Ennemi du peuple, in Ibsen, Œuvres complètes, tome 12, Librairie Plon, 1931.

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