Portraits, autoportraits… les bouilles de Bouyagui
Yannick Butel - 20 juillet 2012



Au Gymnase Paul Giéra, Fanny Bouyagui présente "Soyez les Bienvenus"... une exposition plastique qu’on lit comme une pensée d’Heiner Müller où la périphérie pauvre de l’Afrique est la poubelle de l’occident... A voir jusqu’au 28 juillet.

En 1957, Baré Bouyagui, immigré sénégalais, comme tant d’autres, arrive à Marseille. Ville des exils, ville d’un tragique quotidien et anonyme, porte funèbre de la méditerranée, port et cap d’espérance aussi où du nord vers le sud, du sud vers le nord, des âmes en peine viennent. Marseille ou la ville qui, au terme des longues marches, est le seuil sur lequel on prend l’élan d’un nouveau pas. La marche de Baré Bouyagui le conduit alors à Roubaix où naîtra Fanny. Sa fille.

Cinquante ans plus tard, dans un rapport introspectif à cette histoire, Fanny Bouyagui revient sur le sort de ces milliers d’africains qui ont espéré en l’Europe. L’artiste plasticien entend alors saisir le dédale de ces candidats à l’exil et elle met ses pas dans ceux dont elle parlera. Caméra à l’épaule, appareil photo en guise de bloc-notes, Moleskine du voyageur dans la poche, entretiens et tête-à-tête rapproché… Fanny Bouyagui part au Niger, à Agadez, croise des ghanéens, des togolais, des nigérians, des burkinabais, et bien sûr des sénégalais… qui se regroupent dans des camps de fortune, à la périphérie des villes, dans les bidonvilles… tête de ponts fragiles et violents, anonymes et grouillant où l’on se regroupe avant de tenter de gagner le sud de l’Italie, et notamment Castel Vetro : mafieuse et insalubre. Une « zone de non droit » qui est la porte d’entrée de « l’eldorado européen » : en fait « inferno euro » où le plus beau métier du monde, et le pizzaiolo de fortune, la femme de ménage non déclarée et l’ouvrier clandestin, le tacheron domestique et les qualifications toute main, etc… sont le domaine réservé de ces sans-emplois reconnus. Vie de château (Castel signifie ça) en quelque sorte qui balaie le conte de fées de ces déracinés.

Dans ce rapport à la fortune (au sens de chance) qui a tourné, Fanny Bouyagui prendra, le temps de « Soyez les bienvenus » (titre de l’installation), de saisir dans la voix, le regard, les visages en gros plan, les paysages dévastés, un filet d’eau croupie, des détritus de toutes sortes…les restes de l’espérance, les reliefs d’une mélancolie indépassable, les lambeaux de mémoire.

Organisée sur le mode d’une déambulation programmée, encadrée de murs de cartons compactés, la découverte de « Soyez les Bienvenus » (en lettres fluo jaune, comme à l’image d’un néon de bar malfamé) est une traversée épique dans le monde glauque et sans retour des exilés. C’est un précis de décomposition ( aussi funèbre qu’un titre de Cioran donc) auquel invite la plasticienne. Un monde d’humain qui témoigne avec en toile de fond un monde de la consommation. Une exposition où, alors qu’une carte d’identité, des documents administratifs, une photomaton, un avis de décés comme de naissance… font croire à une égalité civique et bureaucratique, le reste des objets exposés vient démentir cette égalité. Les entretiens projetés sur grand écran, les visages filmés en plans rapprochés sont violents. Moins pour ce qu’ils montrent (les regards sont présents et les visages souvent souriants) que pour les sons de voix résignées, le détail sémantique de paroles qui ont perdu leurs illusions. Parler, ici, c’est avouer la non issue. C’est énoncer le nombre des réalités douloureuses. C’est égréner la déception qui a pris la place de tout espoir. C’est fossoyer les modalités du futur pour s’inscrire dans un présent inerte. « Je voulais juste être un bon agriculteur », dit l’un des hommes privé de tout désir qui vit l’échec de l’avenir comme un deuil qui n’en finirait plus. Ce Road movie du désoeuvrement et du décharnement est dur, violent, sans action et pourtant irrépréssiblement vif dans ce qu’il expose.

« Soyez les bienvenus » ressemble donc à une marche à la mort de l’espoir que chacune des installations soulignent. Parcours dans un monde de Ready-made où l’objet déplacé fait tout à la fois œuvre et marque une référence à la réalité d’un monde d’objets et d’hommes perdus, recyclés, inscrit dans une économie libérale. La galerie des machines à laver sur lesquelles sont posés des écrans vidéo a tout à voir avec une salle des pas perdus d’un musée funèbre. L’empilement des sacs poubelles, en regard d’un témoignage audio, a tout à voir avec l’image d’une déchéterie des projets de liberté. L’empilement d’une multitude de maquettes d’avions dit la diversité des histoires personnelles anonymes avortées…

Peut-être, à cet endroit, parlera-t-on d’une installation documentaire au sens où l’on parle de théâtre documentaire. Peut-être… parce que le geste de la plasticienne est celui d’une scientifique qui fonde son travail d’abord et avant toute esthétisation, sur une enquête. Peut-être… parce que sans confondre son travail avec celui d’un tribunal, elle livre à travers des archives sonores et visuelles, les preuves matérielles qui serviront à instruire les consciences. Peut-être… parce qu’à la manière de Sylvain George (auteur-réalisateur de Et nous brûlerons une à une les villes endormies vu dans le festival l’an dernier : documentaire sur les clandestins de Calais, ville que Bouyagui a en commun avec lui), l’esthétisation de cette misère humaine n’est pas donnée pour sa charge émotive, mais au contraire pour ses témoignages à charge argumentative… Et peut-être, surtout, parce que ces visages nous regardent (au propre comme au figuré). Et comme l’écrit Maria Salmon, parce que : "le visage, c’est l’exigence d’Autrui qui expulse le Moi de son tranquille repos" [1]. Instant où dans la distance vidéo et de ces portraits, le regard du spectateur fabrique un espace éthique. Un Ethos : "un vivre ensemble" qui s’inscrit encore trop souvent dans le différé. Visages : espace de peau bouille (pot bouille écrivait Zola) où dans l’ombre du luxe de la consommation vit la misère et la dignoté malmenée d’une humanité qui, bien que connue, n’en demeure pas moins ignorée.



[1Maria Salmon, "La trace dans le visage de l’autre", SENS Dessous, n°10, juin 2012, pp. 102-111.

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