The Coming storm : The Coming stories
Antonin Ménard - 20 juillet 2012



C’est dans la salle Benoit XII que la Compagnie Forced entertainment propose « The coming storm », (l’orage à venir). Un spectacle comme une promesse de ce qui adviendra. Un événement à attendre : coup de foudre ou tempête, meurtre en série ou drame social, quête initiatique ou aventure épique. Pour préparer ce qui est à venir, Le plateau est bien rangé. Il a tous les éléments basiques pour commencer une première répétition. Des chaises empilées au fond, un piano, une batterie, deux portants à roulette avec leurs cintres : supports aux costumes pendus, un seul microphone en avant scène. Des éléments dont l’utilisation durant le spectacle est incertaine. La salle comme la scène sont allumées. Une transparence, une porosité entre les deux espaces qui tranchent avec le titre qui engage une promesse et le nom de la compagnie qui affirme un divertissement.

The Coming storm, c’est le titre de la pièce, Forced entertainment aurait pu nommer ce spectacle « in the thick of things » (au cœur des choses). Mais ils ont choisi ce titre, un clin d’œil peut-être à Boulgakhov et à McBurney qui au début du festival, dans la Cour d’honneur dans son Maitre et Marguerite fait entendre ces mots : « The coming storm »

« Et voilà c’est fini, dit le prisonnier en regardant Pilate avec bienveillance, et j’en suis extrêmement heureux. Je te conseillerais bien, hegemon, de quitter ce palais pour un temps et d’aller te promener à pied dans les environs, ne serait-ce que dans le jardins du monts des oliviers. L’orage à venir n’éclatera que plus tard, dans la soirée. Cette promenade te ferait le plus grand bien, et je t’y accompagnerais avec plaisir… [1] »

Ce passage de Boulgakov pourrait être la profession de fois de ce spectacle. En effet, les six comédiens proposent une promenade à travers leurs histoires. Chacun d’entre eux va tenter de nous raconter ses histoires, ses fictions. Celles vécues, celles fantasmées. Toutes ces histoires sont vraies, au moins en tant qu’histoire. Les acteurs n’arriveront pas tous à finir leurs récits, ils seront coupés, repris. Entre fictions et frictions, les camarades de jeu sur le plateau demanderont à un détail d’être changé, à un personnage de faire son apparition. Le narrateur obéira, ou pas.

Au début, ils arrivent sur le plateau, mine de rien. Eux mêmes ? Une des comédiennes prend le micro et explique ce qu’il faut pour faire une bonne histoire. Elle expose qu’il faut pour raconter une histoire : une bonne intrigue ou une quête fantastique, un personnage principal ou deux amis, un méchant sympathique ou encore une rivalité entre deux personnages… Elle trouve un rythme proche de celui de la parole quotidienne. Proche parce qu’elle impose un léger ralentissement, une simplicité, des silences qui impriment une réflexion, une invention des mots utilisés et une prise en compte de l’écoute de la salle. Cette énumération de comment faire une bonne histoire, renvoie à Lino Ventura racontant que Jean Gabin lui explique qu’un bon scénario c’est : « une bonne histoire, une bonne histoire et une bonne histoire. »

Mais à travers cet inventaire introductif, la question du théâtre est posée. Qu’attendre d’un spectacle ? Un bon début c’est quoi ? Un glissement subtil s’opère quand Phil relaie Terry pour à son tour parler. Si Terry, elle avait une parole introductive et réflexive, Phil lui raconte une histoire. Un homme, ami à lui, informaticien richissime mais qui après un naufrage se retrouve sur une île déserte où il décide de postuler pour un job qu’il obtient, il se marie mais n’arrivant pas à avoir d’enfant, sa femme et lui décident d’adopter deux enfants qui périront à cause d’un dragon. Ils vont à Hong-Kong mais sa femme ne passe pas la douane à cause de la perte de son passeport, il décide de vivre célibataire. Cut. Richard prend le micro pour raconter une de ses histoires. C’est le souvenir de ces treize ans, dans un bus, avec une fille. Mais là les autres n’arrêtent pas de le couper, de juger son histoire mièvre… Mais c’est aussi le moment où les interventions des acteurs / actrices sur le plateau posent la question des acteurs / actrices de cinéma que le narrateur verrait pour jouer les personnages qu’il évoque. Sur la scène, les cinq comédiens s’agitent utilisant les accessoires, mettant en place une « scénographie ». Ils demandent même à Richard de faire durée son histoire pour l’agrémenter de musique (batterie/piano). Les histoires se succèderont alors mais chaque comédien accompagnera le narrateur, musicalement, physiquement, chorégraphiquement. Cet accompagnement sera très souvent une manière de rompre le récit, de tordre le coup à l’histoire, de détourner l’attention. Robin tentera en vain d’être Killer, cascadeur moto, issue d’une anecdote de Cathy. Quand Richard singera une pendaison à la penderie mobile avant de mimer une chorégraphie du condamné à mort sur une chaise électrique. Claire trouvera le moyen de nous proposer son solo de danse fantomatique. Chaque prise de parole passe par le même micro. Relais de la parole qui débute toujours par un remerciement à celui qui viens de parler.

La suite de la citation du Maître et Marguerite est : …« J’ai en tête quelques idées nouvelles qui pourraient, je crois, t’intéresser, et je t’en ferais part volontiers, d’autant plus que tu me fait l’effet d’un homme fort intelligent. »1

Suivant cette idée que la pièce de Forced entertainment fait référence à ce passage, il y a la promesse tenue de mettre en pratique des « idées nouvelles ». Un théâtre qui détourne, pour inventer une « nouvelle » façon de faire. Une manière différente d’interroger l’intelligence du spectateur. Cette novation reposant simplement sur la parole, sur la simplicité d’un rythme, d’une musique ou d’un geste. C’est le contraire d’un déballage technologique qui pense l’invention et la nouveauté à la mesure des innovations high tech. Les acteurs nous emmènent sur des histoires simples, mais à partir d’elles, ils fabriquent un terrain de jeu. Cet espace pour jouer et inventer est ludique mais fait le constat de la vacuité des récits personnels et de leurs représentations. Les différentes histoires racontées qui ne vont bien souvent pas à leurs termes, renvoient au brouhaha d’un monde où chacun peut se mettre en scène en révélant sa petite histoire. C’est l’entrechoquement des histoires qui révèle ou renvoie la fin de l’Histoire. Robin qui n’a pas vraiment trouvé sa place dans le spectacle, interviendra dans le récit de Terry pour lui demander de remplacer son interlocuteur téléphonique par Merkel, Obama, Poutine ou Assad : « de Syrie ». Histoire de chercher à rendre à ce récit une dimension actuelle et intéressante, sans grand succès d’ailleurs. Manière d’évoquer notre Histoire grinçante et de penser que le théâtre est l’endroit aussi du compte rendu du monde. histoire de dire que le terrain de jeu dans lequel ils évoluent n’est pas, malgré l’utilisation du jeu, du théâtre et du mensonge, coupé de la rue ou du monde.

C’est le théâtre, l’espace des mensonges racontés qui renvoient à cette citation de Dostoïevski dans « Crime et Châtiment » :

« Qu’est-ce que vous croyez ? vous croyez que je leur en veux pour leurs mensonges ! n’importe quoi ! j’aime ça, moi, les mensonges ! le mensonge est le seul privilège de l’homme face aux autres organismes (vivants). La vérité, elle vient à force de mentir ! je mens donc je suis un homme. Jamais on n’a trouvé aucune vérité avant d’avoir menti quatorze fois et, peut-être même cent quatorze (…) mais nous ne savons même pas mentir avec notre cervelle à nous ! mens comme tu veux mais mens à ta façon ( … ). Un mensonge bien à soi, c’est déjà presque mieux qu’une vérité entièrement à une autre ( … ) C’est vrai, non ? c’est vrai ce que je dis ? c’est vrai ? [2]



[1Chap II, Le maitre et marguerite, Boulgakov.

[2Crime et Chatiment, Dostoievski

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