Meyssat : la tondeuse et le rateau
Yannick Butel - 21 juillet 2012



15 %… Au regard du titre de la proposition scénique de Bruno Meyssat, il est prévisible que les jeux de mots qui concerneront ce travail le maintiendront en-dessous de ce pourcentage. Disons qu’il s’agira là d’un effet pervers de l’actualité qui permettrait de dire que ce spectacle est à l’image de la croissance espérée. Cela étant, à voir les réactions partagées de la salle, on pourra tout aussi bien dire que c’est le taux de rendement d’un livret poétique (produit hors cotation) et que finalement c’était inespéré. Ou comment un même objet produit des effets différents…

Après le Matignon (le metteur en scène et non l’hôtel de l’exécutif français) qui traitait de la crise sociale et politique de l’Angleterre thacherienne ; après le Ostermeier qui ne fut pas en reste avec les références et autres occurrences d’une société qui va à vau l’eau ; dans les périphéries du travail de Bouyagui où le mode de vie des clandestins exilés fera de tout bénéficiaire du RSA un imposable sur l’ISF… Meyssat aura donc lui aussi misé sur la crise en en explorant le volet financier. De l’une à l’autre de ces formes et au-delà des singularités de chacun de ces artistes, le thème réccurrent de la crise aura donc été l’un des espaces de questionnement esthétique et poétique de cette 66ème édition. Il est toujours possible de s’en réjouir puisque, d’une certaine façon, l’art aura ainsi souligné qu’il n’était jamais étranger aux péripéties de l’histoire et de l’actualité jusque dans, y compris, leurs formes les moins adaptées à l’imaginaire poétique.

15% aura peut-être péché justement à cet endroit, par un excès d’imaginaire où l’image comme la geste théâtrale et le mouvement quasi chorégraphique tenaient davantage d’une exploration mystique, voire énigmatique que d’une articulation organique des acteurs à la chose qu’ils investissaient. Dit autrement, ce n’est plus Brecht qui donnerait la direction du travail, et l’on est à des années lumières de toute ressemblance avec un lehrstuck. Ce qui n’est pas une critique, mais un bémol…

Ou quand 15%, espace et univers visuels, finit par s’abstraire ou s’éloigner de façon trop étrange du monde virtuel qu’il devait pénétrer, investir, ramasser sur le plateau. D’un certain point de vue, le travail de Meyssat sera alors entré en friction avec l’objet qu’il tendait à montrer. Au prétexte de rendre la complexité des formes du capitalisme, d’en rappeler l’organisation invisible et fragmentée mais aussi sa coordination stratégique insaisissable, la mise en scène de Meyssat multiplie les foyers d’images donnant une visibilité immédiate à ceux qui en sont les victimes. C’est à cet endroit, vraisemblablement, que la charge tragique qui porte sur l’humain finie par être privilégiée par Bruno Meyssat. Tragique et dramatique où l’on perd de vue la critique du capital auquel on substitue un flux continu d’allégories ou de signes, symptômes et autres indices d’une critique d’un système qui est plus ou moins accessible, plus ou moins arbitraire, plus ou moins lisible et articulé.

Dès lors, si l’ouverture de 15% commence par un sirtaki muet que l’on regarde comme une marche funèbre où le silence annonce les années de plomb ; si l’homme masqué aux larmes contenues se donne à sentir ; si l’homme à la tondeuse et au coupe-haie semble une menace pour le sujet et d’une certaine manière qu’il y a là une métaphore qui peut nous réinscrire dans une pensée de l’écologie ; si la broyeuse de bureau est ici aussi dans un vague rapport de parenté à la machine à torture de Kafka ; si l’utilisation de tentes Quechua nous rappelle au devenir des sans-abris du canal Saint-Martin et autres ruisseaux où verse l’humanité… Si le paperboard et ses feuilles volantes sont l’ultime expression des œuvres de l’esprit ; si les différents extraits des discours des économistes et autres dirigeants sont la seule expression du travail de la pensée ; si les thèses de Milton Friedman, exposées dans Capitalisme et liberté, sont le seul projet « métaphysique » de l’être à venir ; si une couverture d’amiante posée sur un corps souffrant est le linceul de toute espoir à visage humain ; si la chorégraphie des joueurs à casque rouge fondée sur « le coup en dessous de la ceinture » et le « pris en traître par derrière » peut se résumer à un mouvement du « c’est plié » ; si les figures de traders sont convoquées autour d’une corbeille de papier déchiré fait illusion d’une voracité animale ; si, si, si, si, si, si… Les séquences, ou disons les plans, que distille Bruno Meyssat se succèdent dans une redondance qui n’est pas celle de l’image, mais plutôt celle d’un thème où la destruction est au premier plan. Désoeuvrement, voire éparpillement où les formes plastiques et visuelles, multiples et plurielles, reprennent in fine ce même thème de la destruction qui s’appliquera tour à tour aux objets, aux feuilles de papier, aux silhouettes humaines dont on découpe les chemises, dont on macule le visage, etc.

Mouvement et images répétitives qui, loin de générer une tension (la répétition peut produire ça), va finir par générer une lassitude visuelle où l’œil semble revenir sans cesse sur le même motif.. Au point que 15%, bientôt, file la même impression de « déjà vu ».

Dommage, en définitive, puisque cette critique du capitalisme et de ses stratégies aurait pu être productive d’une autre attention. Dommage, car le propos de Meyssat, travaillant à l’hybridation des formes et des objets, des tons et des aspects… à leur déplacement et leur dévoiement aurait pu être l’instant d’une rencontre avec ce que l’on sait, mais aussi ce que l’on ne sait pas. Un peu comme si, à vouloir tout embrasser, on finissait par ne rien étreindre.

Arrière-goût donc d’un moment où Meyssat, alors qu’il découvre la Tondeuse et le Rateau (équivalent de la faucille et du marteau), s’exécutait. Au sens où « faire » serait aussi l’instant où l’on s’anéantit.



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