Bien-pensance contre bien-pensance
Marielle Pélisséro - 21 juillet 2012



Cette nuit, la 25ème heure propose une performance. La performance m’intéresse particulièrement car elle rassemble des individus et leur permet de remuer, de secouer, d’interroger un problème, une question, en direct et en interaction. Le programme est alléchant et prometteur : le performeur Gaspard Delanoë, la danseuse de flamenco Yalda Younes et un traité de paix pour le Proche Orient. Un trio explosif. Prenez ces trois bombes, réunissez-les à des centaines de personnes à minuit et demie à Avignon et observez ce qui se passe.

Gaspard Delanoë se présente à toutes les élections (jusqu’à, déclare-t-il, celle qui concerne les poubelles [1]) en tant que leader du « Parti Faire un Tour ». Pour assurer sa campagne de communication, il réalise plusieurs vidéos-performances, correspondant (ou pas) à des propositions de loi. Lors de la campagne pour la mairie de Paris en 2008, il proposait de prolonger le boulevard Saint Michel jusqu’à la mer ou encore de mettre en place les « célib’ », des bornes publiques où l’on pourrait louer un célibataire avec une première demi-heure gratuite. La pratique de Gaspard Delanoë consiste donc à détourner les formes et usages de la communication politique. La forme est fidèle aux modèles qui ont cours, mais le fond est loufoque (lui emploie le terme d’ « utopique »).

Le spectacle proposé ce soir Je suis venue reprend à la lettre ce principe de détournement. Il met en scène une conférence politique (de type O.N.U.) sur le thème du Proche Orient. Une femme, Yalda Younes, annonce en langue arabe la réussite d’un nouveau traité de paix donnant lieu à la création d’un nouveau pays et décrit les dispositions prévues, tandis que Gaspard Delanoë, en gentleman diplomate, traduit en français les paroles de son homologue. Même principe que pour le « Parti Faire un Tour » : un décalage entre la forme conventionnelle et le fond qui ne l’est pas. Les projets concernant ce nouveau pays sont des plus loufoques, par exemple, la création d’un ministère des territoires inoccupés (anciennement occupés), dont Yann Arthus Bertrand serait en charge afin de pouvoir les surveiller depuis son hélicoptère et créer « les territoires inoccupés vus du ciel ».

Les deux artistes se tiennent immobiles derrière leurs pupitres dans l’obscurité et seuls leurs visages sont éclairés. Le ressort comique repose entièrement sur le caractère potache des propositions et leur décalage avec le sérieux de cette femme et de son élocution. Le système de traduction systématiquement décalée est très certainement une trouvaille, mais il semblerait que cela ne suffise pas à « tenir » 50 minutes de spectacle. Rapidement le dispositif semble atteindre certaines limites.

On assiste à quelques variations, tel le hissement du drapeau sur l’hymne du futur pays. Gaspard Delanoë, toujours dans son personnage de traducteur, annonce : « je vous prie de bien vouloir vous lever, car nous allons écouter l’hymne national ». La salle s’éclaire et environ la moitié des spectateurs se lève. L’hymne semble interminable et certains spectateurs se abandonnent avant la fin. Dès les dernières notes, la salle s’éteint plutôt brusquement ce qui contraint les spectateurs à se rassoir en silence. La sollicitation du public est proposée de façon si maladroite qu’on se demande si on est face à une critique des protocoles des organisations politiques et on s’interroge sur la maladresse avec laquelle est traitée la question du groupe, de l’assemblée.

Un peu plus tard, Yalda Younes se détache les cheveux, enlève sa veste et annonce : « Je vais vous l’expliquer plus clairement ». Le principe de traduction mis en place jusqu’à présent est maintenu dans une mise à mal dont la simplicité peut surprendre. Yalda Younes danse du flamenco et Gaspard Delanoë, le gentleman diplomate, tente très maladroitement de traduire sa danse comme s’il traduisait ses paroles.

A ce moment-là, en tant que spectatrice, je me retrouve comme prise au piège d’une démonstration qui, selon toute apparence, se veut favorable à un mode de pensée différent, à un désordre des discours conventionnels et convenus et des pratiques politiques, en faveur d’un point de vue plus artistique. Mais sous-couvert de cette soi-disant liberté de point de vue, on nous indique « clairement » ce qu’il convient de penser.

Le programme et la feuille de salle précisent « clairement » que les parties dansées ont été chorégraphiées par le grand Israël Galvan, star du flamenco, comme s’il était nécessaire de souligner que ces parties-là - à la différence des précédentes - ne seront ni loufoques, ni potaches.

« Clairement », il s’agit de penser que l’expression artistique dirigée par Galvan sera plus « claire » que le discours politique. Yalda Younes l’annonce avant de commencer : « je vais vous l’expliquer plus clairement ». La danse parle mieux de la paix que n’importe quel traité.

Selon toute logique, il s’agit ensuite de s’indigner du décalage entre la « vérité » de ce langage de la sensation et de l’émotion et les discours technocratiques, protocolaires et surannés des conférences de presses qui ont cours à l’O.N.U.

Nous, spectateurs, pouvons être rassurés, nous n’avons pas l’air de vieux râleurs ou militants dénonciateurs - « clairement » trop « has been ». Ce soir, notre assemblée apprécie une utopie qui n’emploie pas le même langage que l’organisation politique, tout en étant suffisamment fine pour singer ses protocoles. Cette utopie est potache, actuelle, et spontanée. Notre indignation est décalée « comme il faut ». Nous pensons au Proche-Orient, mais Je suis venue pourrait également convenir pour le Tibet, pour la Tchétchénie, pour le Sud-Soudan...

La structure de la pièce et la « clarté » du propos sont regrettables pour Yalda Younes. Sa danse n’a pas besoin de cet enrobage bavard pour incendier la vanité des traités de paix. Mais le contexte dans lequel elle apparaît la réduit plutôt qu’il ne la porte.

Gaspard Delanoë pratique l’art performance à travers ses campagnes et ses vidéos. A l’évidence, il n’utilise pas du tout les ressorts de la performance sociale d’une séance théâtrale. Les spectateurs assemblés semblent considérés comme une masse noire dépourvue de jugement critique et de capacité d’interaction et de réaction.

Ce soir, on a réuni trois bombes, la performance, le flamenco, le Proche Orient, qui n’ont rien remué du tout.



[1Conférence de presse du Festival d’Avignon

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