Le Berceau de l’humanité ou La Caverne de Steven Cohen
Antonin Ménard - 23 juillet 2012


Au pontet, dernière semaine du 66ème festival d’Avignon, fin de la représentation du « Berceau de l’humanité » de Steven Cohen. En l’attente de la navette qui nous ramène au cœur d’Avignon, deux jeunes s’interrogent sur le spectacle auquel ils viennent d’assister. Leurs interrogations renvoient à la conférence de presse donnée par Steven Cohen qui explique que dans son travail, il ne cherche ni à être didactique, ni à être clair. Pour ce performer sud africains, ses projets sont une manière de provoquer les questionnements des spectateurs en utilisant des images singulières qui ne renvoient pas à du cliché. Façon de contrecarrer la réduction de la pensée liée à l’utilisation d’images connues dans lesquels l’imaginaire sombre. Les jeunes gens m’interpellent lors d’un deal : une cigarette contre des éclaircissements. S’ensuit alors une tentative d’explication de la perception de ce travail : Steven Cohen, son berceau, son humanité.

Une heure plus tôt, le public s’installe dans la salle, sur la scène, une sphère de deux mètres de haut, un écran, des tabourets et suspendu aux cintres un mannequin astronaute observateur du plateau. Une projection d’un film ouvre le spectacle, des images de robots sont associés aux images d’une vieille femme noire en tutu seins nus et d’un homme portant un buste de singe en bois. C’est la présentation de Steven Cohen 50 ans et sa nourrice Nomsa Dhlamini 91 ans. Ces images sont issues du Berceau de l’humanité, site archéologique en Afrique du sud classé au patrimoine de l’Unesco où sont présents nombres de fossiles d’hominidés. Le titre viendrait donc de ce lieu familier pour les Sud-africains que Steven Cohen découvrit avec l’école. Mais de ce lieu, seules des traces, des évocations seront présentes. Le projet est de réfléchir à une évolution de notre humanité par le prisme du berceau de Steve Cohen. Ces images sont accompagnées de chants traditionnels des « Bushmens »1.

Après l’introduction vidéo, Nomsa Dhlamini entre en scène, le pas fébrile et lent. Elle se présente seins nus avec un cache sexe, un arc et un carquois. Elle fait le tour du plateau, se plaçant dans les ronds de lumière qui jonchent la scène, saluant malicieusement de la main les spectateurs du premier rang. C’est elle, le berceau de l’humanité, celui de Steven, représentante des nourrices noires pour enfants blancs sud africains. Une femme âgée qui malgré l’empreinte du temps se tient debout et rayonne. Steven Cohen entre à son tour en scène. Il est dans une bulle, nu avec pour tout vêtement un corset blanc. Sortant de cet œuf, c’est une naissance devant sa nourrice qu’il rejoue. Toute la pièce se déroule sur un rythme tranquille. Une cérémonie ou un rituel qui n’est pas là pour donner une vérité mais pour exposer des questions. D’où je viens ? D’où l’humanité a éclos ?. Une déclinaison de leurs identités projetées sur la scène donnera des éléments de réponse. Nomsa Dhlamini, né en 1921 au Swaziland. Steven Cohen, né en 1962 à Johannesburg. Mais le lien entre eux, ce lien montré sur scène dépasse la carte d’identité. Une relation filiale, d’amour se tisse à la scène. Qui je suis ? Quel est mon berceau ? Steven tente de répondre en s’exposant avec sa nourrice dans cette complicité attentive et attentionnée. Ils n’auront durant toute la représentation besoin d’aucune parole, seuls les regards et les gestes permettront de les voir dans une intimité simple et pudique.

Pour ce qui est de l’Humanité, Steven Cohen multipliera les images et les signes qui se croiseront, se contrediront. Une vidéo de singes dans la forêt, Adam et Ève luminescents se promenant sur la scène où dans la grotte (The Cradle of humankind) en vidéo, une Marseillaise se fera entendre... Autant de signes et de signaux qui disent que la construction de l’Humanité peut-être pensée dans le désordre, dans la réception de bribes, dans la confusion des mythes. Contrairement à l’Histoire des historiens qui cherche à ranger, à expliquer, à trouver des relations de causes à effets, Steven Cohen propose des images psychédéliques2.

Retour à la tentative d’explication, qui n’est pas une vérité mais une façon de comprendre (prendre avec soi) le geste de Steven Cohen. Une vision mêlée d’une Histoire de l’évolution de l’homme et de la biographie intime de cet artiste. Il devient l’archéologue poète qui avec des signes : images, sons, vidéos, chorégraphie une humanité refaisant surface. Mélange du commun et de l’unique qui se joue autour d’un patrimoine de l’Unesco, une grotte appelé : Berceau de l’humanité. C’est de cette grotte et c’est de la caverne qu’est la scène, que l’ombre de Steven Cohen et celle de sa nourrice se meuvent et se découvrent. L’allégorie d’une caverne sud africaine où se trouve une connaissance du berceau de Cohen.

1- Les Bochimans constituent une population d’Afrique australe vivant aujourd’hui principalement dans le désert du Kalahari. Traditionnellement chasseurs-cueilleurs, ils sont désormais largement sédentarisés. Ils seraient environ 100 000 dans toute l’Afrique australe aujourd’hui. Les noms français « Bochimans » ou « Bosjesmans » sont dérivés du mot néerlandais « bosjesman », introduit par les Boers et signifiant littéralement « hommes des buissons » ou « hommes de la brousse ». Les colons anglais ont utilisé la traduction littérale « Bushmen ».

2- Etymologiquement psychédélique vient du grec : ψ υ χ η Ì (v. psyché) et δ η λ ο Ì ω « rendre visible, révéler ».

conception, chorégraphie, scénographie et costumes : Steven Cohen

lumière : Erik Houllier

costumes : Léa Drouault

assistanat à la création : Elu Kieser

films : Steven Cohen, John Hodgkiss

photographie : John Hodgkiss

vidéo : Baptiste Evrard

avec Steven Cohen et Nomsa Dhlamini

musiques additionnelles

Bushmen Juoansi from Namibia (disque Radio France Ocora/Harmonia Mundi distribution)

Ken Nordine (album Colors, compositeurs Ken Nordine & Dick Campbell)

The Funeral Song de The Bulawayo Church Choir, extrait de Dead & Gone, volume 2

My Only Child de Nico, extrait de Dead & Gone, volume 2

La Marseillaise de l’album Saint Cyr-Bicentenaire (compositeur Rouget De Lisle, Dupont & Gebel)

The Assassination de Toru Takemitsu, extrait de musique pour le film de Masahiro Shinoda (1964), originellement issu de The Frozen Bordeline (1968-1970)


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