The animals and the children took to the streets
Marielle Pélisséro - 24 juillet 2012


16h. Le vent souffle si fort que tous les bœufs doivent être sans cornes. Dans la fraîcheur de l’auditorium du Pontet est présentée aujourd’hui The animals and the children took to the streets, une pièce tout public de la compagnie anglaise 1927.

The animals and the children took to the streets commence avec un plateau sans acteurs et une voix off. Le dessin des toits d’une ville dont les cheminées fument au crépuscule est projeté sur le décor. Trois panneaux d’environ trois mètres de hauteur sont disposés sur scène. Le plus large est central et placé face au public, deux autres plus étroits sont présentés de biais à cour et à jardin. Le tout forme une sorte de placette dont les panneaux seraient les façades. Un orifice de forme rectangulaire percé dans chacun des panneaux permet aux actrices de jouer depuis la fenêtre de leur maison. Ces trois cloisons sont les seuls objets scéniques du spectacle. Nous allons pourtant voir bien des choses pendant l’heure qui suit car les murs sont les pages blanches sur lesquelles les projections de Paul Barrit vont dessiner l’histoire qu’on nous raconte. Les façades font alors penser à un livre géant dans lequel les acteurs évolueraient. Les images projetées représentent autant l’extérieur aux volets qui claquent que l’intérieur des maisons aux parquets qui grincent.

L’histoire a lieu dans un quartier pauvre à l’est d’une ville dont on ne nous dit pas le nom. Ce quartier, c’est le Bayou. Un endroit où les habitants sont malhonnêtes, sales et sans scrupules, un endroit où les cafards et les rats sont considérés comme des colocataires. Les murs suintent et les tapis sont trempés d’une moiteur visqueuse et indéterminée. Le motif favori pour les robes des dames, c’est l’imitation de la fourrure du léopard. Elles en portent toutes, et lorsqu’elles guettent à la fenêtre les faits et gestes de leurs voisins, elles ressemblent à des animaux inquiétants. Dans le Bayou il y a également un magasin de contrebande et de produits volés, qui a ouvert son activité à la prostitution pour faire plus de bénéfices. Les nuits au bayou ne sont pas paisibles : les enfants et les animaux s’échappent de leurs maisons et envahissent les rues, provoquant un vacarme assourdissant qui exaspère le voisinage.

Les maisons ressemblent à celles des Triplettes de Belville. Les murs sont plus ou moins ocres, en certains endroits on dirait qu’une inondation en a affadit la couleur, en d’autres, à l’inverse, c’est comme si la prolifération de moisissures les assombrissait. Tous les personnages ont le visage peint en blanc, ce qui les rend à la fois étranges et effrayants et permet de les repérer tout de suite dans les projections. Les images interagissent en direct avec les acteurs : la poussière soulevée par le balai du concierge forme un petit nuage projeté sur le mur. Les parapluies des acteurs stoppent les gouttes de pluies qui coulent en projection le long des façades. Dans le Bayou il pleut beaucoup et les gens ne sortent pas beaucoup de chez eux. D’ailleurs les actrices ne se déplacent qu’en longeant les façades. Le reste de la scène est inoccupé.

Du début à la fin du spectacle, chacun des personnages s’exprime en musique. Une des habitantes du Bayou a un piano près de sa fenêtre et en joue pour accompagner le récit. Parfois, ce sont d’autres instruments comme le mélodica. Les actrices chantent le plus souvent à deux voix, sur des mélodies qui rappellent les dessins animés qui font peur (je pense notamment à Vincent de Tim Burton). Le plus souvent, les personnages racontent l’histoire plus qu’ils ne la jouent, et de ce fait l’omniprésence de la musique n’évoque pas une comédie musicale. Elle sert plutôt d’environnement sonore, maintient l’histoire dans son ambiance, comme si la scène était un livre animé ou une boite à musique.

L’humour est décapant et corrosif. Une vieille dame fabrique des dragées pour droguer les enfants des rues afin qu’ils ne dérangent plus personne et tout le monde s’en réjouit. Les personnages sont tous plutôt cruels, sans que cela ne produise de ressort dramatique. La cruauté plane, sans pour autant provoquer de drame, elle fait partie de l’environnement poisseux du Bayou.

Ce spectacle, parfois un peu hypnotique, propose un regard assez froid sur ce quartier et ses habitants. Ceux-ci semblent ne pas avoir de sentiments, c’est comme s’ils avaient tous avalé des dragées qui auraient assommé certaines parties de leurs cerveaux. Leur maquillage blanc accentue ce trait : ils ne sont jamais ni heureux ni tristes. La musique, plutôt régulière tout au long du spectacle, renforce cette sensation de quotidien monotone, morne, sans soleil ni obscurité, dans la moiteur permanente d’un papier peint ocre qui se décolle du mur et se colle au tapis.

Chacun essaie de « garder le loup de l’autre côté de la porte », en d’autre termes, de ne pas sombrer dans l’endettement, de ne pas devenir vraiment trop pauvre, de réussir à boucler ses fins de mois.

Il est impossible de définir l’époque à laquelle se passe cette histoire. Comme dans les dessins animés ou les livres illustrés pour enfant, l’esthétique conviendrait à n’importe quel lieu, à n’importe quelle époque. Cette indétermination permet au spectateur de projeter ce qui lui convient sur ces personnages et ces événements. La pauvreté et la misère représentées ici ne sont pas celle d’une communauté plutôt qu’une autre. La pièce propose ce récit et cet environnement comme une tranche de vie, et c’est au spectateur de choisir de faire le lien ou pas avec un engagement et une prise de parole politique sur la vie de ces quartiers, dans lesquels les policiers ne s’aventurent pas, de ces gens qui vivent là et n’en sortent pas, parce que l’extérieur les considère indésirables et fait en sorte de ne pas les voir.

Le travail des membres de la compagnie 1927 est remarquable. Quand les trois actrices saluent, on réalise que non seulement elles ont assuré la musique, mais qu’elles ont tenu tous les rôles. La projection vidéo, réussie et ingénieuse, ne fait jamais concurrence à la musique ou au récit. Chaque élément s’emboite finement dans une dramaturgie maitrisée. Un très beau travail - exempt de prétentions artistiques souvent décevantes - dont l’écart entre la complexité réelle et l’évidence apparente se révèle fascinant.




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