Stephen Emmott : le Professeur m’abuse.
Yannick Butel - 24 juillet 2012


Schématique, simpliste, grossier, Ten Billion est une soupe confectionnée par Katie Mitchell (dans quoi est-elle aller se fourvoyer ?) et Stephen Emmott, scientifique professionnel de la communication. Dans un décor de bureau, sur un tableau qui reprend les vignettes et signalétiques de la multinationale pour laquelle il œuvre, le conférencier fait le tableau de l’avenir. Genre monsieur météo des catastrophes. Une conférence qui lorgne du côté d’un nouveau genre dramatique où poétique et esthétique sont absents. 90 minutes, paradoxalement, qui permettent de faire croire à l’éternité pour celui qui est venu vendre la fin du monde.

Stephen Emmott, scientifique qui appointe comme Directeur de laboratoire chez Microsoft Research of Cambridge et qui est membre de NESTA’s creative écononmy committee (groupe soucieux, entre autres, du développement de l’innovation culturelle et créative, ainsi que de ses nouveaux enjeux économiques puisqu’il a été évalué qu’il y avait là un marché économique à forte expansion) est un ambassadeur de la vulgarisation du discours scientifique. En tant que Directeur du bureau de recherche en sciences s’intéressant à la biochimie, l’immunologie, la biodiversité et la climatologie, il travaille avec différents scientifiques pour, je cite, développer « une nouvelle sorte de science »

Aujourd’hui conseiller de plusieurs universités, comités et fondations, Emmott travaille à établir des projections sur l’avenir de la planète. Une science qui tente de comprendre les systèmes complexes à l’œuvre dans la nature.

Nouveau Nostradamus, caricature scientifique de Madame Irma, clone d’Elisabeth Tessier, ombre d’Yves Paccalet (ancien bras du Commandant Cousteau qui prédit la fin de l’espèce humaine pour 2025), lointain écho de Jacques Attali qui ne manque jamais un « bon coup » pour participer activement aux questions déclarées d’urgence nationale, internationale et universelle (cf. Une Brève histoire de l’avenir)…Stephen Emmott est à la prévision, ce que l’inquisiteur est à la prédiction : faut croire, le croire.

Un premier écart : un paradoxe ou une contradiction, puisqu’à l’opposé du discours scientifique qui repose sur la preuve, le constat et la démonstration… le propos de S. Emmott repose sur la spéculation dont la finalité consiste à établir une hypothèse négative. Car, et ne nous trompons pas, si la litanie du conférencier fonctionne sur la convocation d’éléments alarmants où l’activité humaine est, de manière récurrente, tournée vers la destruction de la planète et sa propre extinction, les exemples choisis sont, pour autant qu’ils peuvent être vérifiables, les agents d’une peur qu’il s’agit de faire naître. Peur, plus que conscience, puisque l’argument de Emmott (qui reviendra à deux reprises) c’est la menace d’un Astéroïde qui percuterait la terre, laissant 70% de la planète dans les ruines.

Artifice fictionnel où l’on comprend que s’il y a 30% de survivants, c’est que quelque part, on peut espérer s’en sortir, espérer un Messi, un Sauveur… Emmott, d’une certaine manière, en serait le porte-voix, et plus précisément le prophète.

Nouvel écart avec le discours scientifique qui inscrit Emmott dans la lignée des auteurs qui écrivent la peur et le salut, travaillent sur la culpabilité et le châtiment…

A entendre les exemples qu’il convoque, à écouter le détail des misères qui guète l’humanité dans les 50 années qui viennent (l’eau, le climat, la surpopulation, la guerre civile, les pandémies…) on comprend que le constat scientifique, sélectif et orienté, est le fondement d’un alarmisme qui nous inscrit dans une fin tragique où « le réfugié climatique » doit se concevoir comme la prochaine figure de l’homme d’exil ne pouvant rejoindre aucun territoire à même de le sauver.

Sans solution, sans recours, sans horizon, sans avenir… l’humanité est donc condamnée à subir ce qu’elle a construit : sa perte.

A l’opposé de l’exposé didactique, le laïus vire au pathétique et au sensible. Ne s’embarrasse pas des petits pics à Greenpeace (raillerie et moquerie sur les « actions » et autres happenings de l’association), le tout enrobé par un Emmott aux sourires sympas, à la formule pesée, à la béquille humaine (il en est équipé et ça fera dire à un camarade qu’on avait là Docteur House mais en moins bon). Ça s’achèvera par une touche de pathos quand, à un collègue à qu’il demande « que faire ? », il s’entend répondre : « apprendre à ton fils à manier un fusil ».

Fin de la « démonstration » qui, au passage, aura accablé les comportements des pays émergents et notamment le taux de fécondité des femmes de quelques banlieues du tiers-monde, quart-monde, autre monde…

Ah, la femme n’est décidément pas l’avenir de l’homme. Chez Emmott, elle n’est que la complice de la fin de l’humanité… Quand chez Heiner Müller, de mémoire de lecteur qui avait retenu la formule « un monde sans mère » nous permettait de mettre juste fin au tragique.

Commence alors, à lère du participatif à tous les étages, la séquence « le micro est dans la salle » où le spectateur, qui a assisté à cette variation de Yann Arthus Bertrand, pas tout à fait en état de choc, mais sérieusement inquiet, réagit.

De tous les points qu’il faudrait ici rapporter, on s’inquiète alors de la fébrilité à trouver des réponses sensées chez notre conférencier. Lui, si prompt à développer un discours qu’il tient depuis plusieurs années, ne semble pas en mesure de répondre vraiment à ces humains fossoyeurs de leur condition.

Et de réfléchir à la seule question qui taraudait quelques-uns… Formulons-la ici sur le mode de l’interpellation :

« Oh, Stephen, tu parles de révolution verte, alimentaire, technologique… Et tu vois que ces adjectifs sont sans effet. Mais alors, et si REVOLUTION était la seule voie possible ? »

Une vraie révolution qui commencerait par la remise en compte du système, du seul système qui, depuis bien longtemps maintenant, ne peut plus apparaître que comme un cancer : le capitalisme. C’est-à-dire le prédateur de toute chose, matière et homme. Le carnivore de tous les espaces.

Mais Emmott, qui travaille pour Microsoft et qui est membre de Nesta, ne peut en arriver là. Le système, il le conserve et son unique solution est de mettre les peuples à la torture pour gagner un peu de temps. Et donc encore un peu d’argent.

Dès lors, écoutant Emmott, on se dit que le capitalisme, dans son rapport au cynisme, sait déjà que tout va disparaître, mais que préalablement à cette étape ultime, il aura grossi encore et encore de quelques billions de dollars, livres, euros et autre yens. Depuis longtemps, qui a une conscience politique, sait que le capitalisme n’est pas un humanisme. Il n’y avait sur la scène du Tinel qu’Emmott l’évangéliste, le prédicateur, le savant sauveur… pour ne pas vouloir le penser, ni le dire.

Reste une question, une seule… mais à qui donc profite ce discours alarmiste ? Qui peut avoir intérêt à spéculer sur la peur ? Un groupe d’intérêt of course qu’il soit politique ou privé ! Une église quelconque of course, reconnue ou marginalisée !

De toutes les manières, un groupe qui a intérêt à ce que la peur discipline tout le monde. Un groupe qui a horreur du désordre à venir… Car il y aura un grand désordre à venir et les marchés n’aiment pas ça. Emmott était donc l’agent de l’ordre, rien de plus.

Que le théâtre nous le rappelle, c’est vraiment bien ; même si Emmott se sera vendu, en croyant nous revendre autre chose.


Mots-clés