Eugène Onéguine à distance
Anastasia Patts - 26 juillet 2012


Ce soir-là, l’espace russe du premier quart du XIX-ème siècle avec des étudiants de la 2ème année de l’École Supérieure d’Art dramatique du Théâtre National de Strasbourg s’établit dans l’ITIS au Cloître Saint-Louis. La poésie de « Eugène Onéguine » d’Alexandre Pouchkine voltige dans la salle des spectateurs accablés d’une chaleur avignonnaise. On ne s’est pas passé sans clichés traditionnels : le rire du public après avoir entendu « l’ours » qui rattrapait Tatiana dans son rêve de fête de NoÑ‘l, et avant l’entracte : des petits-vers embués de la vodka offerts gentiment aux spectateurs par les jeunes comédiens. Jean-Yves Ruf dirigeant le travail de ses élèves a choisi pour sa mise en scène la traduction de ce roman en vers d’André Markowicz, d’origine russe, qui traduit la poésie de Pouchkine depuis l’âge de 17 ans.

Si une critique russe se donne pour tâche d’analyser (en français) l’adaptation scénique d’un roman russe monté par un metteur en scène français, qu’est-ce qu’il en reste même si l’on se retient (vainement, hélas) de ne pas se lancer dans un discours partial ? Surtout quand on s’adresse à un roman russe écrit à l’époque de l’expansion de la culture et de la langue françaises en Europe et en Russie, donc, à un roman russe, créé par l’écrivain dont la première langue a été le français...par le même écrivain devenu (paradoxalement, au premier regard) le symbole de la littérature et de la langue russe. Voilà un jeu ingénieux et compliqué d’histoire et de culture..

En prenant en considération l’influence mutuelle de ces deux cultures, on essayera quand même de dépasser le manque d’objectivité se manifestant naturellement dans ce cas de l’entrelacement linguistique et littéraire. Il est également difficile de parler de Pouchkine sans tomber dans une répétition importune de choses qui ont été déjà dites à maintes reprises par des nombreux pouchkinistes.

« Eugène Onéguine » représente une oeuvre intouchable pour les critiques littéraires russes, une preuve incontestable du génie poétique de Pouchkine. Toute innovation, toute hardiesse appliquées à ce roman dans des adaptations scéniques ou d’autres interprétations sont châtiées immédiatement. L’oeuvre pouchkinien est perçu quasiment comme une pièce de musée ou un tabou, dont les traces de cette vision remontent à la fin du XIX-ème siècle. L’image du poète « des peuples russes » sera bien enracinée parmi les paysans mais aussi parmi la noblesse. Il deviendra une partie imprescriptible de la conscience religieuse et de l’inconscient collectif russes, exprimés par des plaisanteries, anecdotes, mots pour rire dans le folklore. Même maintenant il est très répandu de jeter une remarque avec petit sarcasme dans n’importe quelles circonstances, en genre de : « Tu n’as pas fait tes devoirs, alors, qui le fera ? Pouchkine, peut-être ? », ou « Eh, la porte, c’est Pouchkine qui va la fermer ? ». Ce n’est pas du tout au hasard que ce culte se fait l’écho à l’époque de Staline. Formé dans les années 30-40 afin de renforcer le culte de la personnalité de Staline, celui de Pouchkine a été censé réunir les deux dans la même image. On trouve la même pratique stalinienne de l’influence psychologique des masses dans la propagation et le financement du Théâtre d’Art de Moscou, qui a été le premier théâtre national en Russie, fondé en 1898 et beaucoup aimé par le peuple. Pourtant, il faut s’arrêter sur ce point pour ne pas s’embarquer dans des réflexions abondantes sur Staline, son sujet étant si nourrissant pour les palabres.

Le roman en vers « Eugène Onéguine » a été écrit entre 1823 et 1831 et comportait initialement dix chapitres. Au gré de la volonté de l’écrivain, le dixième a été brûlé, alors que l’autre chapitre comprenant « Voyages d’Onéguine dans le Sud » a été mis à part. Le rythme sonore du roman a été bien reproduit par endroits dans la traduction d’André Markowicz (chapitre IV, strophe XL ; la lettre de Tatiana et d’autres). L’adaptation de Jean-Yves Ruf présente plutôt une mise en lecture, privée d’aucune interprétation ce qui fait retirer la parole au critique, laissant un espace immaculé d’une pure lecture.

La scène aux arches romanes au lointain abrite des chaises et des fauteuils au velours rouge, une lampe de cristal abandonnée dans un coin, une table ancienne de bois et une sorte de support, des petits tréteaux. Ils sont treize, les étudiants du TNS, en vêtements casual, quelques filles en robes simples, assis sur les chaises, dans l’attente de leur intervention. Ils lisent par coeur, certainement, les strophes d’Onéguine, chacun à son tour. Un étudiant assis au loin, entame son discours dirigé au public, en s’approchant au centre de la scène. Les autres l’écoutent avec attention et émotion. Ils se remplacent pour donner la parole à chaque étudiant. Il s’installe un espace d’un récit, ressemblant aux salons littéraires de l’époque dans une certaine mesure. L’intervenant devient entouré de tous les côtés de spectateurs, peu importe, des spectateurs réels ou des étudiants en train de jouer. Ils échangent des coups d’oeil, se sourient, créant une atmosphère de complicité. Une vraie édition du roman erre entre les mains des comédiens, qui prennent quelques minutes pour le lire, comme si ils suivaient les lignes du roman dans le rythmes des paroles prononcées.

Le spectacle de 3 heures avec deux entractes laisse une impression plutôt d’avoir « écouté » le roman que de l’avoir vu, les comédiens se trouvant aux confins entre la lecture et le jeu. Un travail soigné et respectueux par rapport à l’oeuvre, permettant de jouir de la beauté du texte et de sa sonorité. Pas de prétexte pour critiquer ou pour discuter de l’interprétation qui y est absente.

« Eugène Onéguine » sera joué en octobre à Moscou, à l’École d’art dramatique du MHAT pendant les rencontres internationales d’ Écoles à l’occasion du 150ème anniversaire de Stanislavski. Les Russes pourront être contents : la fidélité du texte est bien gardée sans aucune allusion à altérer l’intrigue ou les idées du poème.


Mots-clés