Welcome to the future
Élise Simonet - 26 juillet 2012


Le collectif britannique Forced Entertainement présente deux propositions cette année à Avignon. « The coming storm » qui invite à reconsidérer les modalités narratives du théâtre, en multipliant les possibles de récits qui n’aboutissent jamais, et « Tomorrow’s parties », forme beaucoup plus modeste, proposée dans le cadre de la 25eme heure, qui pose littéralement la question d’un futur plus ou moins proche sur lequel on ne peut que spéculer. Cette dernière proposition, dans une écriture minimale et systématique, s’amuse à énumérer toutes les hypothèses de l’évolution de la planète terre et de ses habitants… au risque d’épuiser de la même manière ses spectateurs.

Les deux comédiens, un homme et une femme se tiennent serrés sur un minuscule plateau de bois. Derrière eux, une guirlande d’ampoules colorées. Un décor minimal pour une performance très simple, comme le revendique Tim Etchells, metteur en scène de la compagnie. La formule magique lance le spectacle :« In the future… », et la machine s’enclenche : chacun leur tour, les deux comédiens démarreront leurs phrases par cette amorce, comme une règle du jeu, pour imaginer les transformations, à toutes échelles, que pourrait nous réserver l’avenir. Tout y passe, de la médecine à la politique, de l’environnement au modèle familial, de la vie quotidienne à la conquête de l’espace. À tel point qu’il semblerait que l’enjeu ne réside ni plus ni moins en la constitution d’un inventaire exhaustif du devenir de l’homme et de la planète.

Si elle frôlent parfois l’absurde et le délire, les suppositions énoncées renvoient principalement à l’imagerie de films de science fiction, de romans d’anticipation, ou aux réflexions « dans l’air du temps » en matière de politique, d’éthique, de science, etc. Elles permettent une sorte de photographie de ce qui, en 2012, inquiète ou fait fantasmer. Mais naviguer de la sorte dans les utopies, dystopies ou scénarios catastrophe connus de tous, nous donne-t-il à réfléchir au maux de notre époque ? Non. Cela donne tout juste à regarder défiler quelques paysages clichés depuis le pont. Les fictions proposées surfent sur une panoplie d’images référencées plus que d’ouvrir un imaginaire singulier. Peu de surprises donc, peu de nouvelles images suscitées par les mots. Les projections mentales puisent dans les images d’actualités (catastrophe climatique, soulèvement des peuples, effondrement des modèles économiques) ou celles des séries télé qui depuis quelques années inventent avec brio des mondes parallèles ou à venir (les comédiens propose le scénario d’une humanité en exil dans l’univers à la recherche nostalgique de la Terre sur le modèle de « BattleStar Galactica », ou encore celui d’un monde que nous rebâtirions comme au Moyen Age, époque historique majoritairement appréciée, et ce sont les images de « Game of Thrones » qui apparaissent).

L’écriture ne présentant pas d’intérêt particulièrement littéraire ou poétique, on fini par avoir la sensation d’un exercice un peu formel. Le système est limpide, les deux comédiens avancent au rythme de croisière, dans l’alternance d’une parole calibrée, où le rebond se base sur l’inversion de l’hypothèse précédemment énoncée ( tour à tour optimiste ou pessimiste). Dans un grand équilibre, ils auront chacun dans cette partition, un temps de parole plus ralentie, chargé d’un fatalisme mélancolique, lorsqu’ils feront la supposition d’un futur qui au final ressemblerait beaucoup à notre présent. Comme la sensation d’assister au lever puis au coucher du soleil, leur litanie fait un tour de globe, inexorable et constante.

Si la forme épuise peu à peu l’attention et l’intérêt du spectateur, « Tomorrow’s parties » ce soir là à l’Ecole D’Art accuse le coup de deux autres difficultés de taille pour la réceptivité de son audience. Tout d’abord il est minuit trente, les corps et les esprits s’apprêtant à se mettre en veille, ils se font littéralement bercer par la forme. Mais le problème du sur titrage semble être encore plus redoutable. Non pas pour la concentration qu’il demande aux spectateurs entre écoute et effort de lecture, mais plutôt pour le peu de liberté qu’il laisse aux acteurs de Forced Entertainement dont la recherche est très axée sur le jeu et la capacité d’improvisation. Impossible pour eux de déborder, ici le sur titrage les limite et les fige.

De l’air, de l’air ! Comme si dans cette salle de sous-sol, basse de plafond, l’imagination ne pouvait s’étendre, étriquée comme les comédiens sur leur petit podium. Dans cette grande proximité scène salle, c’est le stand up à l’américaine qui semble faire référence, et il n’est pas étonnant d’entendre rapidement des rires sonores dans le public, motivés par la forme même. . On souhaiterait bien mieux voir « Tomorrow’s parties » jouer dans ce même décor réduit, mais au milieu d’un champ, sous les étoiles, afin d’amplifier les rapports d’échelle, de vertige et de projection possible.

Le titre sonnait pourtant comme une bonne augure, évoquant à la fois la chanson « All tomorrow’s parties » du Velvet Underground chanté par la voix caverneuse de Nico et le festival de musique anglais culte depuis une dizaine d’années, portant le même nom, et qui propose un espace de fête et de rencontre à échelle humaine, loin des stades géants et des sponsors commerciaux. Dans le « Tomorrow’s parties » de Forced Entertainement, peu de place à la liberté, à l’inventivité, ou même au partage : l’écriture calibrée et la spéculation exhaustive prennent le risque de l’effet catalogue et réduisent la proposition à un aplat, en deux dimensions.


Extraits vidéos du spectacle ici

http://www.youtube.com/watch?v=H2R089WovDw


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