Les bons élèves à la sauce russe
Élise Simonet - 27 juillet 2012


Jeudi 26 juillet, 17H30, on se presse pour assister à « Eugène Onéguine » de Pouchkine, par les élèves comédiens du TNS, dans le cadre des « Ecoles au festival ». Le public semble majoritairement constitué de membre de la famille, à la fois fiers et nerveux, venus soutenir leur progéniture pour ces premiers pas dans l’histoire avignonnaise. Trois heures de lecture du roman en prose, relayé tour à tour par les 13 jeunes filles et jeunes garçons qui, avec le support de l’œuvre, s’exercent à l’application de leur leçons de jeu et de diction. Un intérêt donc bien relatif pour un spectateur curieux des nouvelles formes, du déplacement du regard, et des enjeux d’espace et d’interprétation. Et le sentiment du vide pour le critique qui ne peut pas écrire sur une représentation qui n’a pas eu lieu. Que dire ? Parler de l’œuvre ? Cela ne me semble pas être l’endroit et, préfère avouer que je manquerais cruellement d’outils d’analyse. Je laisse le soin à ma collègue russe Anastasia Patts d’écrire d’une main bien plus experte sur Pouchkine et les enjeux traversés par les cultures russes et francaises1. Je m’en tiendrais à quelques observations agacées sur ce que je m’attendais à voir, et qui me fut allégrement servi.

La formation donnée par l’école du Théâtre National de Strasbourg, recrute deux années sur trois, un groupe de 12 ou 13 élèves comédiens (ainsi que des élèves metteurs en scène scénographe, régisseurs…). En allant voir leur « Eugene Onéguine », je pressens que je vais assister à un exercice pour jeunes acteurs et non à une proposition de création. Il y a trop de contraintes préalables pour laisser une place à l’invention : le nombre des comédiens pour qui on partage le roman de manière équitable, leur jeunesse univoque et leurs physiques ( une sélection d’école sur laquelle semble encore régner l’emploi), la parité imposée… Il ne s’agira donc que d’un exercice, sur une autoroute balisée, aux codes rigides et désuets. Un exercice certainement utile dans leur parcours de comédiens, mais de peu d’intérêt pour le spectateur qui préféra de loin lire le roman sans leurs commentaires ni leur répartition scolaire de la parole.

« Je fais toujours confiance à l’inquiétude et à l’instabilité parce qu’elles sont signes de vie » écrivait Jean Genet. Ici alors tout est signe de mort. Tout semble figé, exécuté selon les consignes, dans une parfaite maîtrise du « bien fait » ou du « bon goût ». Les élèves comédiens s’accrochent à tant de balises, tant de fausses bouées, tant de codes… propre et poli, ils donnent le numéro de singes savants qu’on leur a écrit. Aucune place pour l’erreur, l’accident.

Le public entre dans la salle et le groupe est déjà là. Il joue le naturel, la fausse décontraction, avec nonchalance. Regard vers les spectateurs, rires et petits échanges entre eux. Pourquoi jouent-ils à me faire croire que tout va bien ? Que la situation est banale ? Pourquoi camoufler l’émotion, la peur, à ce moment où nous allons justement partager un temps « extra-ordinaire », avec un mode d’émission/réception très singulier ? Un temps de présentation inaugurale sans artifice, un temps où les comédiens auraient accepté de s’offrir simplement au regard des spectateurs, sans chercher à combler un vide, m’aurait semblé plus modeste, plus honnête.

La technique guide ensuite nos 13 élèves, évidente car reconnaissable d’un élève à l’autre. On entend le plaisir et l’auto-satisfaction de la diction, le manque de simplicité et le regard sur soi ; il se délectent des mots, rajoutant une couche de sens et de commentaires, comme pour nous expliquer un texte ne comprendrions pas par nous mêmes. Les énumérations avec la tactique « accélération du rythme, emphase puis suspension du dernier mot auquel on ajoute une main tendue » sont autant de schémas artificiels et répétés. On peut observer également le geste type et adopté par tous du bras légèrement ouvert au bout duquel l’index et le pouce viennent se rejoindre avec une pression plus ou moins forte. Mimétisme, cliché, l’utilisation du geste semble être un réflexe, comme le conditionnement d’un geste sportif.

Et dans cette distribution alternée de la parole, tous jouent à écouter. Le corps et les yeux sont tendus vers l’avant, avec une complicité solidaire forcée, qui intime de suivre cette écoute exemplaire. Attention, je ne veux pas ici juger les élèves comédiens du TNS d’une manière univoque et bornée : ils auront certainement, chacun, à un autre moment de leur parcours, et particulièrement dans une autre forme la possibilité d’être sensibles et puissants. Mais malheureusement ce soir ils se sont présentés comme un défilé de miss France où chacun, à la première prise de parole, expose ses atouts et talents : elle sa voix grave et sensuelle, lui son rebond et sa vivacité, elle sa précision et son souffle…

Au cours du deuxième entracte, on sert de petits verres de vodka. Encore un cliché, moins désagréable que les autres, mais vu la chaleur et le moment de la journée, on aurait peut-être préféré un pacalo… « Partir, c’est emblématiquement incarner un mouvement qui procède d’une volonté ou d’une contrainte. Volonté du sujet qui s’en va, contrainte qui s’exerce sur le sujet qui ne peut rester. »2 a écrit récemment un collègue de l’Insensé. Je pense à cette phrase, vide le verre d’un trait, et quitte la salle, désertant la troisième partie.

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1 « Eugène Onéguine à distance » critique d’Anastasia Patts pour l’Insensé

http://www.insense-scenes.net/site/index.php?p=article&id=289

2 « Tu t’en vas… » chronique de Yannick Butel pour l’Insensé

http://www.insense-scenes.net/site/index.php?p=article&id=268


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