Le chevalier Roy fait la peau au texte de Gustave Akakpo
Antonin Ménard - 18 juillet 2014

Même les chevaliers tombent dans l’oubli, texte de Gustavo Akakpo, mis en scène par Matthieu Roy — Festival d’Avignon 2014



Le festival d’Avignon est à mi-chemin entre son début et sa fin. L’écho des contestations reste présent mais est déjà lointain le temps de la possible annulation. Le soleil de plomb remplace le temps orageux et frais des dix premiers jours. C’est donc dans la chaleur de juillet qu’à 15h, à la Chapelle des Pénitents Blancs nous était donné de voir : « Même les chevaliers tombent dans l’oubli ». Un texte de Gustavo Akakpo mis en scène par Matthieu Roy. Ce spectacle est une commande du Conseil Général de Seine-Saint-Denis dans le cadre du cycle « Visage(s) de notre jeunesse ». Sont associés à ce cycle Marius Von Mayenburg en 2014 avec « Matyrs » et Fabrice Melquiot en 2015 avec « Days of nothing ».


Gustave Akakpo imagine l’histoire d’une petite fille de banlieue française qui du haut de ces 8 ans ne se sent pas blanche. Elle se vit noire. La chance lui sourit puisqu’elle découvre dans une maison abandonnée, la peau d’une petite fille noire avec laquelle elle peut s’habiller. Elle passe auprès de ses camarades comme noire. Elle s’imagine une « culture » différente. À l’école, elle peut raconter ses origines inventées. Elle peut dire et imaginer des accents de là-bas. Elle est singulière, elle porte une singularité. Elle a choisi son prénom : George. Prénom déjà exotique pour une fille. Gustave Akakpo, lui, a appelé cette petite fille George en référence au Chevalier de Saint-George qui de fils d’esclave s’est mué en chevalier. Mamadou est noir. C’est un camarade de George mais il n’est pas dupe. Il sait le stratagème de George. Lui, à l’école ne sait pas quoi répondre à la maîtresse qui lui demande de parler de ses origines, de sa culture. Lui, il est né ici dans le "neuf trois". Lui, c’est comme les autres d’ici, il n’a pas de « culture » qu’il dit. Autour de ces deux personnages, d’autres enfants posent des questions à Mamadou, à George. Un chœur d’enfants qui cherche à comprendre ce que dit ou ne dit pas Mamadou. La seule adulte de ce texte est la mère de George. Elle travaille tard. Elle travaille beaucoup. Elle vit seule. Elle a démissionné de l’éducation de sa fille. Elle dit même au téléphone quand sa fille disparait : « une fille, ah oui peut-être… ». Puis la peau blanche de George disparaît, sa peau noire aussi. George n’a plus qu’une peau de lune, brillante, couleur d’armure. Elle ne sait comment faire. Elle devient vraiment singulière, elle ne sait pas quoi faire. Pour se retrouver, elle va passer de corps en corps. Les enfants vont lui prêter de temps en temps leurs corps. Une fois sa peau retrouvée, les enfants se rendent compte qu’à chaque passage dans leurs corps, George a conservé une petite chose du corps qu’elle a traversé. Ils sont donc tous liés par quelque chose. Ce conte conclu que l’amitié c’est peut-être ça, un lien invisible qui fait que les amis sont liés par quelque chose qu’ils ont en commun.

Gustave Akakpo écrit un court conte philosophique sur la quête de soi, la quête de comment un enfant se construit à travers ses rencontres, ses amis, les différences auxquelles il est confronté.

Pour le metteur en scène, Matthieu Roy, Gustave Akakpo « pose non seulement cette question essentielle de l’altérité, de l’assimilation et de l’intégration mais lance également, dans la forme, un défi à la mise en scène : peut-on changer de peau et comment ?? »[*Gustave Akakpo nous raconte l’histoire de deux enfants du 9-3, George et Mamadou. La quête de leur propre identité passera par la reconnaissance et l’acceptation des différences de chacun. L’auteur pose non seulement cette question essentielle de l’altérité, de l’assimilation et de l’intégration mais lance également, dans la forme, un défi à la mise en scène : peut-on changer de peau et comment ??Pour résoudre cette énigme centrale posée par la pièce, j’ai fait le choix de réunir sur un même plateau deux personnalités « étrangères » pour prendre en charge les deux facettes du corps de la jeune fille. J’ai engagé deux jeunes comédiennes, l’une française - Charlotte van Bervesseles - et l’autre béninoise - Gisèle Adandedjan - pour jouer ensemble le rôle de George. Un autre comédien béninois - Carlos Dosseh - interprètera le rôle de Mamadou. Les autres personnages (le chœur des enfants et la mère de George) seront traités comme des ombres blanches sur fond noir, projetés sur un mur d’écrans mobiles. Matthieu Roy — * 38ème minute de l’émission.
Voir dans cette vidéo :— La Grande table, avec Denis Guenou et Christian Schiaretti

]] Il a choisit deux actrices Charlotte van Bervesseles et Gisèle Adandedjan pour jouer les différentes couleurs de George. Un défi que le metteur en scène aura vite relevé et vite résolu. Un troisième acteur Carlos Dosseh jouera Mamadou. Quant aux autres personnages, le chœur des enfants, il est présent par la vidéo de quatre enfants. Ces enfants en image sont indistincts, ils ont capuches, casquettes, mèches de cheveux qui les dissimulent, qui cachent leurs visages. La mère est présente en vidéo mais seulement dans l’espace de son foyer. Dans les trois quart d’heure du spectacle, le conte avance dans la pénombre, les visages sont dissimulés ce qui ne permet pas ni d’observer, ni d’apprécier la différence entre la couleur noire et blanche. La question de l’altérité que l’auteur pose dans ce texte et que relève Matthieu Roy dans la présentation de son spectacle est d’emblée presque effacée par la mise en scène. La scène n’est ni noire, ni blanche mais d’un gris uniforme. C’est le gris du chœur, de la vidéo de la mère. C’est peut-être le gris des armures des chevaliers. Les acteurs en vidéo sont la caricature de la représentation qu’on se fait des jeunes de banlieue. Ils parlent "wesh wesh". Ils en font des tonnes. Matthieu Roy dit dans une émission de France Culture* qu’il a choisit la vidéo pour le chœur des enfants pour parler aux enfants spectateurs avec les outils qu’ils connaissent. Penser le théâtre comme moyen de parler aux spectateurs avec ce qu’ils connaissent m’apparaît dans ce travail comme une limite voire une facilité. Le travail est présent dans ce spectacle. Il est à l’endroit du son, de la vidéo, des costumes mais il n’est pas à l’endroit de ce qu’on raconte, du propos, du texte. La mise en scène dit le contraire de ce que le texte porte. Le spectacle se termine par une discussion des quatre enfants du chœur qui, se retournant, dévoilent que ces quatre personnages en vidéo sont joués par la même actrice Charlotte van Bervesseles qui joue également George. L’altérité n’existe plus. L’amitié peut être la volonté de ressembler à l’autre mais c’est parce que c’est impossible que la tentative d’être comme l’autre, de faire comme l’autre est une quête irrésolue et infinie. Dans son spectacle, Matthieu Roy résout et ferme cette question. Etre ami c’est être la copie de l’autre.

La vidéo qu’utilise Matthieu Roy est porteuse de sens. Matthieu Roy dit qu’il veut montrer que l’image est un piège dans lequel on tombe. Nous ne comprenons qu’à la fin que les enfants sont joués par la même actrice. Nous comprenons alors que nous avons été manipulés. Mais dénonçant la manipulation des images, il est à côté du texte qu’il met en scène. Pire, il raconte le contraire. Il ne met plus en scène l’altérité mais le semblable, le clone. Dans une société tellement cloisonnée, Matthieu Roy dit sans s’en rendre compte que être ami c’est être identique quand Gustave Akakpo met en jeu dans son texte « Même les chevaliers tombent dans l’oubli », la question de la différence, de l’autre.


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