M. Borel : Des visages, des figures
Yannick Butel - 14 février 2013


Tout à commencer, ce soir-là , sur le plateau du Théâtre des Ateliers, à Aix en Provence, par une mauvaise connexion entre une caméra, un vidéo-projecteur et un ordinateur qui refusaient de travailler alors qu’ils devaient contribuer à la mise en place du dispositif qu’est « Racontez-moi une histoire de solitude ». Premier geste de metteur en scène ou presque, de Margaux Borel, jeune comédiene, qui avait une intention

Portraits…

Elle écoute en boucle, parce que c’est l’une de ses chansons préférées, Bouquet de nerfs de Cantat. Elle aime le chocolat de la Boulangerie Bleue d’Aix-en-Provence. « Celui avec une pointe de framboise » précise-t-elle, l’œil gourmand. À 25 ans, entre Chambéry et Aix où elle a un pied-à-terre, Margaux Borel s’astreint à suivre la formation de la Compagnie d’Entraînement, promotion « Dimitris Dimitriadis ». Ecole de théâtre (une institution !) qui exige, après audition, un engagement à temps complet qu’elle essaie de rendre compatible avec les petits boulots qui lui permettent de vivre, et les heures de recherche et de lectures qu’elle passent à la Méjane pour continuer à apprendre. Jeune femme mince et brune, souriante, elle se soucie peu du passé et préfère consacrer toute son énergie au temps qui passe et à celui qui vient. Présent et futur pourraient être l’équation temporelle qui règle la vie de Margaux Borel dont les projets se construisent en même temps que les impératifs se font sentir et qu’elle prépare son sac à dos.

Sortie de l’Université de Provence – un Master recherche d’études théâtrales en poche brillamment obtenu il y a moins de six mois – elle a passé l’été en Israël à animer et à coordonner des ateliers de théâtre pour enfants à l’Ecole de Théâtre Visuel de Jerusalem. Le temps de visiter aussi ce pays, de marcher de Tel Aviv au Sinaï pour raconter à sa grand-mère, et d’arpenter, entre autres, le Museum on the Seam. Le temps d’écrire aussi quelques cartes postales qu’elle ne poste pas mais qu’elle donne de la main à la main et dont elle fait le récit à ceux à qui elle les destinait. « Là, un Solitaire… encore un. Expérience du sublime » dit-elle d’un ton taquin, en regardant une carte postale comme si quelques cours d’esthétique et remarques sur Kant l’avaient marquée.

Avant, elle est passée par le Brésil qui l’attire depuis le milieu des années 2000. Et comme elle a la tête aussi dure que les pierres et les montagnes de sa Savoie (traduisez qu’elle a une volonté rare), elle a appris le brésilien toute seule, sur place, en découvrant Rio de Janeiro, en vivant à Cubirita et Sao Paulo… à travers la vie foisonnante, les galères d’appart, les rencontres avec une communauté artistique, les stages de clown ou les sessions de travail performatif en milieu urbain du Teatro da Vertigem. Il y a un an, étudiante, elle était encore à Sao Paulo, à l’université ECA-USP. « J’étais venue pour étudier, pour rencontrer Enrique Diaz sur lequel portait mon Mémoire de Master… » raconte-t-elle. Partie avec une bourse au mérite, Margaux Borel a peut-être appris à cet endroit ce qu’elle cherchait au théâtre, pour elle : la jeune comédienne. Entre travaux de recherche et expériences pratiques, s’initiant au processus collaboratif, aux protocoles d’immersion, aux arts de la rue, aux view points, etc., on pourrait dire d’elle qu’elle est un précipité de diverses cultures, de plusieurs expériences… que l’on retrouverait dans le geste de son travail, à la scène, ce soir aux Ateliers.

Pour l’heure, la jeune femme finit sa formation aux ateliers, tout en traduisant divers articles sur le théâtre recueillis lors d’entretiens au Brésil avec Enrique Diaz, Cibele Forjaz, Cristina Moura, Luciana Guimaraes, Quitera Kelly… « j’aime bien faire ça. Participer à la construction de ce livre sur le théâtre Brésilien. Ecrire sur la postmodernité, les dispositifs et Diaz. Ça me donne parfois des envies… ».

On l’écoute. Calme d’apparence, mais seulement en apparence, Margaux Borel n’arrête pas, jamais. Et qu’elle traduise, écrive ou joue… elle a choisi de faire ce métier de passeur où l’adresse à l’autre compte autant que la formation de soi.

Ce soir, aux Ateliers, le temps des « écritures scéniques », c’est aussi cela qui était rendu visible à travers une succession de scénettes où, à chaque fois, elle s’écrivait.

S’écrire soi… comme des autres.

Contre le mur noir du théâtre, comme dos au mur, comme un pochoire animé, les gestes cassés ou simplement augmentés pour que le passant la repère, Margaux Borel joue une poupée brisée. Tout en variations, en rythmes, changeant de tempo, elle tente de faire entendre, en compétition avec un lot féminin et travesti, qu’elle est la plus belle. Elle l’affirme, le revendique, le supplie, le mendie… Image de jeunes paumées en mini-jupe comme celles croisées tard le soir sur les quais de Hambourg, mi putes mi filles perdues en corsage rouge, soutenues par un maquillage appuyé et des lèvres sanguines… On devine qu’elle, narcissique névrotique, n’existe à ses yeux que dans le regard des autres. L’indifférence est un ennemi contre lequel elle lutte et qui la fait littéralement tomber en vrac. Allure grotesque autant que cruelle, colonne vertébrale trop molle pour être réellement debout, elle s’échine à exister comme un bout de viande décrit dans Le Boucher d’Alina Reyes, un sparadra noir sur la bouche. « Sois belle et tais-toi » pourrait être ce qui n’est pas dit, mais bien lu sur ses lèvres.

Un temps.

Contre le mur, toujours, à côté d’un autre, elle revient plus loin dans la soirée tel un ange qui ressemble à l’énigme qu’était Bruno Ganz dans Les ailes du désir de Wemders. Pas un mot. Pas un geste de trop. Droite. Comme si, à la manière d’un passant déposé au hasard d’une trajectoire, elle était sur le plateau pour faire naître un mouvement. C’est un être blanc qui enlace et guide un jeune homme muet. À peine une ombre qui invite à danser. Un Angelus Novus qui aiderait à ne plus regarder derrière, mais à tourner le regard en direction de l’avenir sans trop savoir si le futur n’est pas, finalement, qu’un présent qui n’en finit pas. Au vrai, elle semble, elle, ne rien regarder et dans l’immobilité de son regard bleuté, elle est comme une trace ralentie. Le mouvement dansé n’est plus ici qu’un geste plus ou moins lent, une attention plus ou moins développée. La jeune femme a la figure d’une vierge blanche. Visage sans fard d’une Ophélie épuisée prise dans un monde terrestre auquel elle est étrangère, de sa main dont on distingue que les doigts esquissent la correction d’un monde des âmes… cette ombre blanche est passée.

Un temps.

La même revient quelques minutes plus tard, dans cette soirée qui présente sous formes de séquences brèves des travaux d’acteurs sur un rythme qui devrait les épuiser. Pour autant l’énergie et la présence ne l’ont pas quittée. Sortie d’un intermède noir – peut-être n’a-t-elle jamais quitté ce théâtre qui la hante depuis longtemps – Margaux Borel apparaît dans une petite robe noire qui lui enserre la taille, dénude ses épaules et sa gorge. Image lointaine vue ici et là où le vêtement habille la fragilité ou, disons, la simplicité. Dans l’espace qu’elle investit d’une énergie contenue et infinie, elle danse pas à pas. Observant peut-être le premier principe de Cunningham « danser, c’est marcher ». Alors, elle marche. Elle ralentit ou accélère sur quelques mètres sans jamais froisser la robe noire. Un long baiser qui durera tout le temps de cette séquence muette pourrait être le signe d’un amour commençant et infini. À moins que tels des amants séparés, ce baiser ne soit que l’expression d’un désir qui ne trouve d’issue. Amour qui ne commence pas, mais qui règle le mouvement d’une rencontre qui se perpétue.

Un temps.

« C’est pas juste, c’est injuste, c’est injustifiable ! » désarticule-t-elle en front de scène d’une voix forte d’un désespoir timide qui prend sa source dans le bas ventre qu’on imagine vide. Un ventre de gueux, peut-être. Comme échappée de la forme chorale qui s’est formée, la peau couverte d’un enduit qui la rend étrangère au monde des biens portants, mi spectre matérialisé, mi figure fantomatique apparaissante… elle observe le monde aveugle les yeux grands ouverts. À deux reprises, comme exilée en misère, elle viendra redire c’est « injustifiable ». Un seul mot, rien qu’un seul mot dit, qui n’appelle aucun prolongement, aucun développement. Un mot révolté. La scène tient de La Classe Morte de Kantor et de ses pantins, procède du paquet de silhouettes burlesques et graves de May Be de Marin et sa galerie de visages meurtris comme peints par Otto Griebel. Faces mal lavées et traits épuisés, prolétaires du bonheur, cohorte de mineurs… Clowns tristes en définitive, dans les printemps qui portent le même hiver pour la majorité. C’est juste un îlot de pauvreté drolatique et pathétique qui venait à être isolé sur le plateau : cet archipel de solitudes.

Un temps

Impression de voir la scénographie de La Chevauchée sur le Lac de Constance. Ils sont plusieurs et forment un ensemble archipellique où chacun raconterait une histoire. Sur un tas de farine blanche, courbée, accroupie, rampante… sur un tas de « blanche » Margaux Borel est une junkie qu’ils appellent Héroïne. Dire qu’elle joue cette figure perdue n’est peut-être pas le plus important. Dire qu’elle interprète une loque réduirait son travail à un geste mimétique. Et, au vrai, ce n’est pas ça qui est visible ou ce que je vois. Non, ce qui vient au terme de cette succession de scènes, c’est l’idée que Margaux Borel travaille un registre, des formes, peut-être une idée. Peut-être celle qui permet de montrer l’isolement, l’isolée, ce qui va seul, ce qui se tient debout ou en retrait. Ce qui se tient à l’écart. C’est, eu égard à ce qu’elle aura montré ce soir que cette idée vient s’imposer. Cette manière qu’elle a d’être pantomime ou non, muette ou pas, mouvante ou immobile pour faire venir la sensation que la solitude est peut-être le personnage qu’elle travaille. Une sorte de personnage sublime à venir qu’elle a commencé à modeler il y a longtemps et qui commence à se matérialiser ce soir.

Racontez-moi une histoire de solitude.

Après une poignée de minutes, le travail présenté, elle vient en front de scène. Moment de rencontre avec le spectateur qui vient d’assister à « Racontez-moi une histoire de solitude ». Rencontre autrement ou autre rencontre, est-on tenté de dire, qui l’invite à répondre aux questions du public. De quoi avoir peur ou s’inquiéter de ce qui est imprévisible. Banalement, on entendra lui demander « qui a écrit le texte ? ». "C’est un montage. Rilke, Handke…" répondra-t-elle. « C’est l’histoire d’une femme qui vit seule. Elle est partie pour vivre seule » dit-elle d’un ton assuré qui contraste avec son corps qui cherche une assurance dans l’espace et renvoie la solitude dans laquelle elle est. Elle qui a travaillé sur les dispositifs hybrides et les espaces déconstruits du théâtre sait sans doute que le public aime toujours les petites histoires, les fables qui permettent de nouer un fil entre la salle et le plateau. Ce n’est pas, au vrai, ce qu’elle a fait ce soir. Du moins le fil qui était donné à éprouver était-il d’une autre matière que l’on pourrait nommer sensible par celle qui aimerait avoir vu un Régy ou un Marin. Car c’était bien un moment poétique et sensible que ce premier jet qui mêlait plusieurs espaces et plusieurs pratiques… pour élever au seuil de visibilité une idée, un geste, une sensation.

À commencer par le trouble qu’elle aura créé en croisant, trois genres : le poème, le roman, l’écriture théâtrale. Trois fragments empruntés, pour le premier, au Livre de la pauvreté et de la mort (1902) de Rilke, puis en faisant lire un court extrait de la La Femme gauchère (1978) de Handke, et enfin celui de Dagerman Notre besoin de consolation est impossible à rassasier (1952). Un tryptique, que ce montage, qui met en dialogue des êtres de quêtes, des voix intérieures promptes à s’insinuer dans les profondeurs de la méditation qui interpelle l’eternel jeu entre les sinuosités du monde et le chemin que l’Homme suit à la surface de celui-ci. Dire de quoi il retourne, chez les uns et les autres, reviendrait à prétendre arraisonner la part indéchiffrable que porte Le Livre. Et Margaux Borel le sait pour l’avoir appris sur les bancs de l’université qui est l’une des étapes de sa vie. Alors, écoutant les extraits choisis, on devine que son attention pour le théâtre et le comédien, qui aura à articuler ce texte : ces formes monologuées, s’est portée sur le « Je » qu’ils mettent en avant. Souci dramaturgique et scénographique où le « Je » du narrateur est amplifié dans la voix du comédien. Mais surtout, et en définitive, un « je » qui ouvre peut-être à « l’autographie », comme l’écrivait Pontalis, où Margaux Borel se retrouverait en creux dans ces écritures et livrerait passage à sa pensée, à ses propres doutes sur la matière qu’est l’entrée dans la vie. Manière à elle, de suivre dans les livres, et de trouver quelques pistes à réfléchir, peut-être. Rien n’est certain et pour autant rien n’est exclu alors que chaque fragment s’écoute comme une ascension douloureuse vers un espoir fragile. Enfermement, Nuit, Attente, l’Homme, Solitude, l’Autre, Consolation, Fardeau, Performances, Vie… Oui, Rilke, Handke, Dagerman ont ce privilège de toucher, travaillant le langage et le tourment que sont les mots, quelques espaces sensibles de l’être au monde. Et de voir les « Montagnes » de Rilke faire écho à celles qui ont entouré l’enfance de Margaux Borel. Et de voir dans la solitude volontaire de MARianne, une tentation similaire chez MARgaux. Et de penser, avec Dagerman, que si « le monde est donc plus fort que moi…(alors) je n’ai rien à opposer que moi-même ».

Oui, c’est bien une histoire de solitude que Margaux Borel raconte, mais ce mot abrite bien plus, et ce qui s’entend d’elle, c’est un entretien avec soi-même, une manière de dire par touches sensibles un regard intérieur, un art de se parler à soi de soi. Chaque fragment, préférons le mot « d’éclats », convoqué ne doit dès lors rien au hasard et c’est peut-être sur les extraits de Dagerman que son travail prend tout son sens. Car alors qu’elle fait écouter le tout début du livre, le montage qu’elle assume privilégiera presque toute la fin, juste après que Dagerman aura nommé le « miracle » : « le désir de vivre » qui coexiste avec « la peur de vivre » et lui fait écrire que ce qu’il faut chérir et affronter, c’est la « vie avant tout ». Entre ces deux pôles, entre le désir et la peur, il y a, comme elle l’a conservé, « un silence vivant » qui résonnait dans le théâtre. Et d’ajouter que, de Thoreau et Walden[1], dont parle Dagerman dans les toutes dernières lignes que Margaux Borel n’a pas retenues, on sait que la « désobéissance » est aussi une issue à nos vies, une consolation possible. La désobéissance ou une sorte de Saudade plus portugaise que brésilienne qui marque un entretien infini avec les forces anthropophagiques qui nous dévorent et nous nourrissent. La Saudade ou la déchirure de l’être qui, comme l’écrit Emmanuel Nunes, fait que "tout conduit à se jeter à la mer... vers l’inconnu".

Désobéir enfin ! C’est-à-dire faire ce geste rare qui contrevient à ce qui nous guette, à ce qui est attendu, à ce qui est voulu et nous contraint. Désobéir enfin ou un mot qui explicitement avoue sa préférence pour l’infidélité, l’indéterminé, l’insoumis… Et de me souvenir, alors, regardant et écoutant les textes choisis par M. Borel, que ce monde qui m’a été imposé par un ventre fertilisé sous le râle animal d’un Homme, comme l’écrit Mallarmé, j’y ai été jeté en articulant, à la première seconde, un Cri qui marquait mon entrée dans la vie. Un Cri, dis-je, le premier son d’un langage primaire qui est à chaque endroit du langage pensé, de la parole, de la parole couchée et donc des livres. Il n’est ainsi d’autre « silence vivant » que ce Cri lointain qui n’en finit pas de hanter le souffle des vivants, les hésitations des vivants. Et de voir la scène élevée à une forme de visibilité sensible à travers la peau, celle des comédiens, celle de M. Borel, dont Barthes dit qu’elle est le langage. Lieux sans réponse que le langage et la scène, mais espaces de vibrations que Borel aura construit comme le court instant d’une confidence et d’un défi.

Côté plateau, la caméra filme un couloir vide par lequel arrivent un à un ses camarades de jeu. C’est un long couloir, étroit et profond, filmé en noir et blanc. Le même que le spectateur a emprunté pour arriver dans la salle qui sert maintenant d’aire de jeu. C’est un chemin projeté dans un coin du plateau qui conduit à la scène. Manière à elle, sans doute, de faire commencer le théâtre à l’endroit où il n’est pas visible, de montrer le lieu où naîtrait l’énergie de l’acteur poussé et contraint d’avancer. Elle, en sweat shirt rouge, jean et basquette règle les entrées, capitalise les images, gère le temps. Sur le banc pas tout à fait au centre de la scène, de dos comme par pudeur, elle a chorégraphié une rencontre amoureuse entre un homme et une femme. Dans ses pensées, des mains se frôlent et des corps se mettent à bouger lassivement, à se rapprocher ou déjà se quitter. A peine une rencontre, dira-t-on, après coup, car le texte est là qui fait entendre des pensées intérieures. Des solitudes récurrentes, portées par une voix à vue qui, d’un texte à l’autre, sont le lot commun des amours quotidiens. Une histoire de solitude se serait donc, toujours, une histoire d’amour qui tourne mal… Puis, un type lunaire en bonnet rouge : un homme au sandwich qui a du mal à partager s’installe sur le banc, rejoint par une femme cyclothymique. Partie de pieds en l’air à trois ou le pied comme prolongement de la jambe... Chez Margaux Borel, une scène chasse l’autre comme si elle déconstruisait ce qu’elle construit. Comme si tout était double ou qu’elle avait la volonté de montrer une complexité qui veut que « le tragique ne soit jamais qu’un comique vu de dos » dixit Heiner Müller. Plus tard, en fond de scène, un film muet. Margaux Borel projette l’image d’une très jeune femme inquiète de ce qu’elle pourrait partager avec un vieil homme. L’homme mange et lui abandonne un bout de pain (relief du sandwich pense-t-on) qu’elle chérit avant d’y goûter. Voilà, ça s’arrête comme ça. Brusquement, presque brutalement puisque comme toute fin, ce que nous nommons la fin, n’est en définitive qu’un arrêt arbitraire que le temps, ignorant de nos reperères, ignore. Le temps de ces scènes, on apprend à vivre un monde aux limites fuyantes, aux représentations qui partent en vrille… Comme si rien de ce qui est figé ne l’était réellement. Borel, dans le travail de mise en scène, en fait, aime les traces, les empreintes, les choses senties plus que vues, ressenties plus qu’analysées. La naïveté pensée, la mélancolie modelée seraient un peu son espace d’aventures et ses traverses de solitudes faites d’ellipses, de discontinuités, de fragments, de pitreries et de gravités.

On pourrait ainsi multiplier les sensations et les registres senties, mais ce n’est pas cela qui apparaît dans ce « petit » galop d’essai de mise en scène. Non, ce qui apparaît dans le geste de Borel, c’est un goût pour le montage complexe, pour l’abolition des règles, l’hybridation des techniques et des pratiques. Une manière de proposer une architecture théâtrale où le dedans et le dehors, le réel et la réalité, le comique et le tragique… se détournent des représentations immuables et figées. L’absence de limites et de frontières se trouvait ainsi, ici, est à l’œuvre : dans la construction de différents espaces où la figuration plus que les personnages, la narration polyphoniques de textes devenus voix, l’abstraction des images, le geste chorégraphique minimal et l’image cinématographique muette… faisaient du plateau un territoire qui donne à voir des « détails ». Et de penser, alors, en regardant le travail de Margaux Borel qu’elle, comme Derrida quand il parle de vérité en peinture, souhaite faire de chaque image, de chaque événement présenté une « entaille » dans la surface des choses montrées qui permettrait de voir quelque chose à travers ce qui est présenté. Voir plus loin que la vue ou donner à la vue le moyen de s’échapper des limites du regard… semblait ainsi être la vraie histoire de « Racontez-moi une histoire de solitude » de Margaux Borel qui, au terme d’une première mise en scène (qui commençait par une défaillance technique) aura reconduit le principe de faille et de tâtonnement qu’est l’aventure dans le vivant.

[1] A découvrir pour ceux qui l’ignoreraient, l’installation Walden mémoires de Jean-François Peyret, au studio Fresnoy, jusqu’à fin mars. On retrouvera ensuite le travail théâtral de Jean-François Peyret, autour de Walden à la Chartreuse d’Avignon, cet été, du 8 au 12 juillet.


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