Un compte rendu à (l’)Addala
Yannick Butel - 6 juillet 2013


Pas loin de la piscine municipale au Pontet, à l’Auditorium du Grand Avignon, excentré dans la périphérie avignonnaise, Michèle Addala débute le 67e Festival d’Avignon avec La parabole des papillons ce 5 juillet dans un chaud après-midi provençal. Avec sa première participation au festival, c’est l’occasion de donner parole à ceux qui n’en ont pas normalement. Des amateurs des quartiers « populaires » jouent ici avec des professionnels leurs paroles autour de « l’être femme » dans un « récit étoilé » sans étoile, refusant tout étoile. Émerge alors toute la panoplie des clichés qui constituent nos rapports sociaux et aussi nos aliénations.

Quelque part dans le XIIe siècle le mystique soufi Farid Al-Din Attar écrit cette petite histoire des papillons1 qui devra donner le titre au spectacle. Seul l’embrasement du papillon par la flamme, sa mort, pu lui faire connaître réellement ce qu’elle était. Parabole de l’amour et du dévouement total d’un enseignement mystique qu’on peut retrouver dans son ouvrage probablement le plus connu, La conférence des oiseaux. Plus de huit siècles après, nous sommes devant la proposition de Michèle Addala qui travaille depuis longtemps dans et avec les populations des dits « quartiers populaires » entre travail artistique et ce qu’on nomme du « socio-culturel ». Notamment en proposant des ateliers divers, allant du théâtre aux percussions corporelles jusqu’aux « ateliers de parole », elle semble être à la recherche d’une rencontre avec une flamme que G. Didi-Huberman a pu nommer les lucioles2, et dont le travail d’un Pasolini peut témoigner. Ce sont ces « ateliers de parole », ancrés principalement dans le quartier avignonnais Monclar dont on peut trouver des « graphs » sur les trottoirs des quartiers bourgeois, qui constituent les matériaux principaux de La parabole des papillons. En suivant Pierre Bourdieu dans sa grande récolte des témoignages des plus démentis de la parole dans La Misère du Monde3, l’équipe de la Compagnie Mise en Scène cueille les paroles autour de « l’être femme ». Paroles qui trouvent alors directement entrée dans ce spectacle avec les projections des enregistrements ou des prises de paroles des acteurs que les auteurs Jean Cagnard et Valérie Rouzeau composèrent à partir de ces ateliers.

Assis dans le bus climatisé qui nous amène hors des murs à la périphérie avignonnaise, mon regard s’arrête sur une affiche publicitaire vendant « J’ai perdu 11 kg » avec une femme en robe rouge et un produit semi-pharmaceutique pour réaliser la ligne parfaite du modèle de la femme, la femme comme elle doit être. Une heure plus tard, une femme en robe rouge de papier s’avance lentement à travers une agitation généralisée, mais organisée - des actions individuelles en boucle - vers l’avant-scène. Sa robe sera enlevée, le papier doucement déchiré, et elle se trouvera en sous-vêtements adressant au public sa lamentation sur l’amour impossible à 40 ans « Mon cœur navré, mon cœur navrant. »

Mais ça commence avant, un début humble. Bruits de la ville, manière d’amener la cité dans le théâtre et une table brute, en céramique brune peut-être des années 50, pouvant sortir d’un quelconque magasin d’Emmaüs, sur une structure tout aussi brute de décor de théâtre, barres métalliques et roulettes à vue. Les lumières de la salle ne se sont pas encore éteintes que deux femmes apportent le café et des biscuits. D’autres les rejoignent. Un chœur de femme se forme et devra être le centre de cette heure et demi. Elles boivent, mangent, parlent ; parlent comme le public continue à parler jusqu’à ce que l’annonce « La représentation va bientôt commencer... », « The performance soon... » force le début du spectacle. Représentation qui part de ces ateliers, d’une manière simple et qui représente ces ateliers par la suite, dont voudront s’échapper des éléments poétiques. Une des premières phrases que l’on entend vient de la bouche d’une nouvelle arrivée : « C’est ici l’endroit où on parle ? », et il me semble entendre, ou aurais aimé entendre : « c’est ici l’endroit d’où l’on parle ». Et c’est avec cette première phrase que nous sommes au cœur de la difficile déclinaison des écritures du réel. À quel moment la volonté de « porter la rumeur du monde » tombe dans un Gerede sur ce monde ?

Cela commence alors avec une table. Plus tard, on en aura une deuxième. Bleu, bleu-pâle, cette fois-ci, tout autant en céramique. Elles serviront d’ailleurs comme arme contre les hommes agressant les femmes et comme objet de louanges, la table comme plus important membre de la famille, etc. L’histoire des ateliers de paroles, encore une fois, prend départ autour d’une table et elle, comme de nombreuses activités de la compagnie dans la région trouve entrée dans cette proposition scénique. Les chants chorales, parfois d’une « mélancolie populaire », chantant sur leur quartier qui se trouve toujours aux terminus des lignes de transport en commun, les percussions corporelles chorégraphiées par Cheikh Sall, qui métaphorise par moment des agressions homme/femme, une sublimation, utilité socio-culturelle de l’art, et probablement quelques exercices de théâtres (p.ex. jeux d’ombre) tissent une matière qui surprend par son hétérogénéité, mais se fatigue parfois par sa systématique. Nous passons d’une parole au microphone, à des dialogues joués, aux enregistrements, à des exercices, à des chants, au microphone, à des dialogues... et recevons effectivement un compte rendu de cette « expérience collective » menée en 2013 et depuis des décennies. Les sujets abordés viennent, on a l’impression, s’insérer dans ce tissu en bloc : menstruations, amour, virginité, peur, viol, agressions... et ne nous disent rien de ce que nous ne savions pas encore à part peut-être l’importance, l’omniprésence des clichés et des stéréotypes dans la vie de tous les jours. Une vie de tous les jours sans mascarade - un théâtre sans mascarade où quelques instruments électroniques sont posés à jardin comme ça, où les acteurs viennent se poser sur le bord du plateau en tentant de partager une parole intime et simple. En tentant, dis-je, car par moment les amateurs dont surgissaient cette parole, sont amenés à jouer leur propre parole. Au contraire d’un spectacle comme celui de Jean-Baptiste Sastre qu’on aurait pu voir au Bois de l’Aune à Aix-en-Provence le mois dernier4, où des gens sont amenés à être sur le plateau, nous voyons dans La parabole des papillons souvent des gens qui tentent de jouer ce qu’ils sont. Des papillons qui tentent d’être des oiseaux « dans une autre vie ».

Un théâtre sans mascarade, donc, qui tente aussi d’amener une poésie en douceur. Vêtements de tous les jours, majoritairement gris, gris-bleu, gris-vert, des couleurs pastelles qui par moment, notamment le chœur des hommes, entrent dans des pastels rouge jaune vert. Seuls les seaux plastiques servant à ce chœur de femmes à frotter le plateau amènent des couleurs bonbons, couleurs qui voudront cacher, si ce n’est la fadeur, la fragilité d’une résistance, d’une lumière luisante.

Un « récit étoilé » tant dans les matériaux sonores que dans l’espace, tentative d’abolir une frontière scène/salle, tant dans les thèmes autour de « l’être femme » que dans les formes de jeu proposées (marionnettisation, jeux d’ombre, chants, percussions corporelles) qui trouvent à des moments des formes poétiques comme ces tableaux vivants créés par des actions solitaires mécanisées, solitudes urbaines, d’où surgissent quelques paroles individuelles, intimes.

Tentative de rendre compte de ce travail avec les habitants des quartiers excentrés, de rendre un compte à ces gens des périphéries à l’intérieur même d’un des plus importants festivals de théâtre du monde, geste politique qui ne peut être que louable et qui a le mérite d’amener un public au théâtre qu’on n’a pas nécessairement l’habitude de voir, il demeure la question de comment rendre compte (et se rendre compte de « l’être femme ») sans rendre un compte rendu ?

1 « Un jour les papillons se réunirent, tourmentés par le désir de s’unir à la bougie. Un premier papillon alla jusqu’au château lointain et il aperçut à l’intérieur la lumière d’une bougie. Il revint, raconta ce qu’il avait vu. Mais le sage papillon qui présidait la réunion dit que cela ne les avançait guère. Un deuxième papillon alla plus près de la bougie. Il toucha de ses ailes la flamme et la bougie fut victorieuse. Il revint, les ailes brûlées, et raconta son voyage. Mais le sage papillon lui dit : Ton explication n’est pas plus exacte. Alors un troisième papillon se leva, ivre d’amour. Il s’élança sur ses pattes de derrière et se jeta violemment sur la flamme. Ses membres devinrent rouges comme le feu. Il s’identifia à la flamme. Alors le sage papillon, qui avait regardé de loin, dit aux autres : Il a appris ce qu’il voulait savoir. Mais lui seul le comprend, et voilà tout. »

Information cherché le 5 juillet 2013 sur http://villemin.gerard.free.fr/Langue/Parabole.htm

2 Didi-Huberman, G. (2009), Survivance des lucioles, Les Éditions de Minuit

3 Bourdieu, P. (1993), La misère du monde, Seuil

4 http://insense-scenes.net/site/?p=article&id=337


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