La FabricA ou quand Hortense et Vincent donnent du champ au futur….
Yannick Butel - 6 juillet 2013


Tout le long des mandatures qu’auront assurées Vincent Baudriller et Hortense Archambault, et leur capacité à mettre en dialogue différents partenaires (ministère, tutelles, partenaires privés et publics), il est un projet qui s’est décliné, enraciné et vient de voir le jour, ce 5 juillet 2013. Son nom : La FabricA, lieu de répétitions et de résidence pour les artistes qui, alors qu’ils se produisent entre autres dans le cadre du festival d’Avignon, n’avaient pas d’arrière-cour sur site pour travailler. La chose est « réparée » et les deux directeurs du festival peuvent aujourd’hui être heureux de cette issue qui marque et symbolise une action, à la tête du festival, qui s’ouvre sur la création et les conditions de travail du futur…. Geste emprunt de mémoire aussi puisqu’en 1966, Jean Vilar disait déjà, alors qu’il pensait l’organisation du festival : « Un lieu de travail et de répétitions, c’est ce qui nous manque le plus actuellement ». Soit, de Vilar à Baudriller et Archambault, un geste de continuité, lisible pour l’ouverture de la 67ème édition du festival d’Avignon

C’est à la marge des lieux prestigieux et patrimoniaux que sont les espaces du festival d’Avignon, que la FabricA prend racine, au sein des espaces que sont les quartiers Champfleury et Monclar. Des espaces d’habitation que l’on traverse en voiture et où l’habitant n’est pas à proprement concerné par l’art et la culture. Ce qui est d’autant plus important puisque la FabricA devient ainsi, non seulement un lieu de travail ouvert à l’année pour les artistes, mais également un signe qu’il convient de rattacher à une volonté politique et artistique de gagner des territoires où l’art et la culture s’insciront dans le paysage quotidien d’un quartier où ils ne figuraient pas. Un lieu défini comme un espace expérimental et où la prise de risque est revendiquée. Manière d’installer durablement l’art dans sa fonction d’exploration de l’inattendu et de l’imprévisible, un lieu de préparation à même de fabriquer des œuvres qui sont, avant toutes choses, le lieu de la découverte.

Aussi grand et impressionnant que la cour d’honneur (la salle de la Fabrica en possède la surface), ce nouveau territoire de l’art prévoit aussi dix-huit logements, ainsi que des locaux techniques afin d’accueillir des artistes en résidence. C’est donc un véritable outil de création qui vient de voir le jour. Un outil, pensé et dessiné par l’architecte Maria Godlewska que l’on définira également comme un médium, soit un moyen de travailler à l’interface des populations qui vivent aux alentours : écoles, associations, habitants… un outil ouvert comme la création sons et lumières (titre : Ouvert), chorégraphiques et poétiques, pensé par le groupe F et le metteur en scène Christophe Berthonneau. Ouvert, c’est-à-dire, précisément, accueillant, disponible, et projectif… Ouvert comme on pourrait le dire d’un « état d’esprit », d’une attitude, d’une relation aux autres. Aussi, en donnant à lire au public (sans doute plusieurs milliers) ces six lettres imprimées sur la façade de la FabricA, s’agissait-il pour Vincent Baudriller et Hortense Archambault d’écrire la première page d’un Manifeste qui inscrit la création dans un horizon non défini, non fermé, non limité. Et aux travers de ce mot, on pouvait deviner le souci constant d’un festival voué à des créations que l’on contemplera comme des lieux d’aventures et d’explorations où l’artiste comme les publics qui les fréquenteront seront disponibles à la fabrique du nouveau. Estampillé d’un "A" reconnaissable, "A" pour Avignon, ce nouveau lieu en béton et dont les annexes sont en bois vernis, est promis à l’avenir de la création, et précisément au travail préparatoire.

Sur la façade qui ne cessera de se colorer de toutes les lumières que peut inventer l’imaginaire, sur les murs de bétons où le dessin naïf est privilégié, des êtres de lumière suspendus à des cables sont les marionnettes et les arpenteurs d’une galaxie qui défile. Figures énigmatiques que l’on croirait empruntées aux visions d’Oskar Schlemmer, une allusion qui vaut pour une référence au Bauhaus qui fut, et demeure dans les esprits, le haut lieu de la liberté des pratiques et des esthétiques, leurs croisements, leurs hybridations. Sorte de spectres lumineux, ils dansent, et ici il faudrait dire : « ils varappent » comme l’aura fait Edlinger. Défilent alors les images du monde ramené à des illustrations : monde industriel et monde imaginaire, les deux formant l’une et l’autre face des activités humaines. Monde de construction à la chaîne et monde de construction des rêves, l’un et l’autre, intrinséquement liés, parfois en lutte, et toujours en concurrence. Monde d’ici et utopie de là-bas, où sans cesse s’affrontent deux pulsions qui, pour l’une est conservatrice, quand l’autre est réformatrice. Défilent donc les pages, d’un monde en proie à un devenir, à un avenir, à saisir, à faire à défaire et à travailler. Sur les façades de la FabricA, c’est l’image du monde, ancien, nouveau, indéfini qui s’invente aux sons des voix d’enfants aussi qui parlent d’eux et se nomment simplement. Et chaque prénom rappelé, enraciné dans une culture qui est aujourd’hui brassée, dit que chaque enfant, à son commencement, est un espoir, en même temps qu’une menace aussi et parfois.

Et sur les façades que l’on contemple comme les parois d’un monde rupestre, quelque chose s’origine qui a à voir avec le désir et ses fins, avec le futur et ses voies… à travers le geste chorégraphié de ces funambules de lumières.

Un monde tout feu, tout flamme (feu d’artifice et pyrotechnie obligent) se dessine ainsi dans un chaos esthétisé, un chaos où la possibilité d’un autre ordre, un agencement différent, une histoire à inventer. Peut-être lisait-on sur ces façades, comme le rappelle le metteur en scène de cette fresque immense, un « big bang »… Une chance en quelque sorte, quand on songe à la vertue laïque de cette expression.

De loin, parmi les milliers anonymes qui contemplaient cette peinture animée, il y avait de quoi rêver, vraiment. Il y avait de quoi prétendre à un futur qui se donnait au présent. Et de comprendre qu’on assistait à la naissance d’une possibilité, à la mise en route d’une architecture dévolue à la création, et au partage de celle-ci.

Dans le noir de la nuit qui était tombée, regardant tout cela, et les myriades étincellantes, on y voyait encore quelque chose des Lucioles pasoliniennes. Les lucioles dont Pasolini nous a dit qu’elles étaient comme le signe lumineux, le presque rien de lumière, la petite part de clarté dans la nuit obscure de ce qu’il faut veiller et chercher et construire… Les lucioles qu’il nomme aussi l’espoir.


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